Spirit Of Eden (1988)



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1. The Rainbow
2. Inheritance
3. I Believe in You
4. Wealth











Talk Talk fait partie des groupes que je me devais d’écouter pour élargir ma culture en ce qui concerne la musique des années 1980. Et je dois dire que, une fois n’est pas coutume (enfin il faut dire que je n’ai pas écouté énormément d’albums sortis durant cette période, et puis c’est justement cela que je cherche : la différence), je suis agréablement surpris et même presque impressionné par la musique de Spirit Of Eden, et ce pour une seule raison, à vrai dire : The Rainbow. Je ne m’attendais pas à entendre un morceau aussi ambitieux, fou, pour ne pas dire conceptuel, de la part de Talk Talk, ce qui, si on y réfléchit bien, est absurde étant donné que je ne connaissais absolument rien de ce groupe avant d’écouter Spirit Of Eden. Mais comme pour de nombreux groupes de cette période j’en avais l’image d’un groupe pop kitsch, sans avoir forcément de sources précises à citer comme preuve (si ce n’est que je n’aimais pas le genre d’association se formant dans ma tête, entre Talk Talk et Modern Talking (je me rappelle avoir été traumatisé par la come back de ce groupe, la tête des deux chanteurs me faisait peur), les Talking Heads ont aussi été victimes de ce rapprochement douteux mais incontrôlable), ce en quoi je n’avais pas vraiment tort car il paraît que la première période de Talk Talk était du genre daube radiophonique. Ce n’est pas moi qui le dis, je ne fais que relayer des propos lus sur le web.

La seconde période du groupe s’ouvre justement sur Spirit Of Eden qui tape haut en terme d’ambition avec ne serait-ce que The Rainbow, donc. Car ce titre est proprement stupéfiant, une sorte de chanson progressive qui ne cesse de ralentir, de disparaître, pour mieux achever sur des fulgurances rock, avec des guitares tranchantes et des mélodies aussi nerveuses qu’efficaces. Le morceau dure vingt minutes (il se compose en réalité de deux parties que l’on peut voir comme des morceaux à part entière) mais il ne tombe jamais dans l’excès ou l’ennui, il fait au contraire preuve d’une sobriété étonnante qui lui donne toute sa force, une aura et un mystère étranges, uniques en leur genre. Je ne savais pas qu’on faisait ce genre de choses à l’époque. The Rainbow est impossible à classer, tantôt jazz, tantôt mort ou vivifiant, tantôt rock pur (le genre d’esprit qui semblait être perdu durant les années 80), ambiant, musique atmosphérique, expérimentale, jam, avec des cuivres, des guitares, de l’harmonica (le final est très intense), on ne sait plus trop où donner de la tête, mais on est loin d’un truc sans saveur et sans personnalité. C’est puissant, affirmé, visionnaire, sans équivalent. Et rien que pour ce titre, Talk Talk est indéniablement un grand groupe qui mérite que l’on s’y attarde.

Le reste de Spirit Of Eden est naturellement moins marquant, comment passer après un tel morceau ? En même temps, le reste se compose d’à peine trois morceaux tant The Rainbow prend de la place (le disque ne dure que quarante minutes aussi). Mais si ces trois chansons sont agréables, voire tout simplement bonnes, elles n’ont pas grand-chose de transcendent. Leur plus grand mérite est de passer après The Rainbow tout en maintenant une qualité et une atmosphère soutenue qui ne dépareillent pas du début à la fin, évoluant entre calme, beauté et contemplation, avec une pointe d’énergie souvent incarnée par la voix du chanteur, Mark Hollis, elle aussi aux frontières des genres, presque soul, sans l’être vraiment, avec un trémolo tendu dans la gorge. Inheritance est sans doute le meilleur titre des trois « restes ». La musique de Talk Talk reste en tout cas fascinante et dégage une aura quasi mystique, d’une force rare. La richesse de l’ensemble (il faut voir le nombre de personnes qui sont créditées à tout un tas d’instruments) n’est jamais étalée, au contraire tout est joué dans la retenue et c’est ce qui contribue à l’atmosphère étrange et feutrée de Spirit Of Eden, comme si les morceaux étaient constamment prêts à exploser, sans jamais passer à l’acte, ou à de rares occasions (uniquement dans The Rainbow en fait), renforçant la tension et la beauté de la musique.

La production du disque est, à ce titre, excellente, et évite les pires tares des productions made in années 80, en faisant dans la finesse et la subtilité (les parties d’orgue) et les quelques éclats possèdent une rugosité étonnante et d’autant plus efficace (le crépitement des guitares dans The Rainbow participent à la qualité de la dynamique du morceau). Moi qui pensais que la musique rock électrique dans ce genre était définitivement tombé dans les limbes de l’oubli durant les années 80, au point de donner l’impression de n’avoir jamais exister (je ne compte pas la musique heavy qui ne joue pas du tout dans le même registre et que je trouve, dans son ensemble, presque aussi aseptisée que les daubes pop de l’époque). Et bien je me trompais. Talk Talk fait indéniablement partie des groupes capables de réhabiliter les années 80 dans les oreilles, sinon le cœur, des personnes récalcitrantes dans mon genre. Peut-être pas au point d’être un fondu total du groupe mais c’est franchement bien et il paraît que l’album suivant, Laughing Stock qui reprend quasiment la même pochette que Spirit Of Eden, est encore meilleur.

Enfin il faut peut-être relativiser tout cela car le pire des années 80 commence à prendre fin vers 1987-1988. Ce n’est peut-être qu’une vision de l’esprit mais quand on voit que des albums comme Surfer Rosa, Candy Apple Grey et Daydream Nation (que je ne porte pas spécialement dans mon cœur mais dont l’esprit apporte quelque chose de franchement neuf qui doit plus à l’avenir qu’au passé) sont sortis dans ces eaux-là, on se dit que ce n’est pas une coïncidence et qu’un souffle nouveau se prépare et ouvre des perspectives nouvelles. Même les vieilles rougnes comme Queen (avec The Miracle, album que je m’étonne de bien apprécier alors que j’ai du mal à digérer tous les autres albums du groupe sortis dans les années 80) et Aerosmith (avec Permanent Vacation) sans parler de Neil Young, reprennent du poil de la bête à ce moment-là. Avec Spirit Of Eden, Talk Talk rentre donc dans la mouvance des groupes qui font des choses bien à la fin des années 80. Pour que je reconsidère vraiment cette période à la hausse il faudrait que je dégote un truc franchement bien sorti en plein dans la décennie, au milieu des années noires.