Either/Or (1997)



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1. Speed Trials
2. Alameda
3. Ballad of Big Nothing
4. Between the Bars
5. Pictures of Me
6. No Name No. 5
7. Rose Parade
8. Punch and Judy
9. Angeles
10. Cupid's Trick
11. 2:45 a.m.
12. Say Yes



Le plus surprenant avec Either/Or, c’est de constater à quel point Elliott Smith a su faire évoluer sa musique, de manière aussi subtile et frappante à la fois. Les chansons sont proches de ce que le chanteur a fait jusque-là mais elles n’ont presque plus rien à voir. On entre dans une autre dimension. En ce sens, Either/Or est le disque charnière de la carrière de Smith, c’est celui qui fait le lien entre les débuts calmes et introspectifs et la suite qui va évoluer vers une approche plus pop, plus riche et expressive. C’est ici que convergent toutes les aspirations de l’artiste et se concentre tout ce qui forge son identité, sa signature, c’est le point central, le carrefour des influences. Inutile de rajouter que c’est par conséquent le disque le plus important de Smith, et sans doute le meilleur, en tout cas le plus singulier, car il marie à merveille la douceur et l’intimité touchante et brisée du chanteur, à l’accessibilité d’une pop brillante mais feutrée. L’équilibre est parfait, et presque miraculeux. La majorité du disque est acoustique, et l’atmosphère qui s’en dégage est d’un calme étonnant qui se rapproche du folk des deux premiers albums du chanteur. Au début, si l’on découvre Elliott Smith par ce disque (ce qui a été mon cas), il y a de quoi être dérouté devant tant de retenue et de modestie dans l’interprétation et l’instrumentation. Either/Or n’est pas un disque qui se révèle tout de suite, son humilité et sa quiétude le rendent presque trop uniforme et flegmatique. Mais ce n’est que pour mieux surprendre quand on commence à assimiler les chansons, car le talent d’Elliott Smith réside justement dans sa capacité à incorporer des ruptures délicates et subtiles dans ses morceaux, le genre de ruptures qui manquaient cruellement aux précédents albums et qui, ici, donnent une nouvelle profondeur aux compositions, comme si elles leur insufflaient un peu plus de vie et de chaleur. Le plus souvent, ces ruptures sont provoquées par l’apparition d’une batterie désormais bien plus présente, mais qui reste malgré tout relativement discrète et en retrait. C’est justement cette finesse dans l’utilisation de l’instrument qui renforce la puissance des chansons, en les faisant sans cesse balancer entre intimité introspective et explosion des sens et des mélodies.

Les chansons n’ont l’air de rien, elles débutent le plus souvent calmement par de simples et pures mélodies, chantées avec la sensibilité et la discrétion qui hantent la voix de Smith, mais elles finissent par éclater, ou plutôt se métamorphoser sous l’impulsion de la batterie couplée à l’emballement des mélodies qui deviennent obsédantes, pour finir par avoir l’air de mini pièces anodines à l’atmosphère envoutante et fascinante. Il en ressort des chansons aussi discrètes et percutantes que Speed Trials, un crescendo magistral d’un calme contenu, Alameda, Ballad Of Big Nothing, l’élégiaque No Name No. 5, le serein Rose Parade, le déchiré et déchirant Cupids Trick, et surtout Pictures Of Me qui n’en finit plus de ne pas finir et de s’envoler avec sa rage étouffée (c’est avec ce morceau que j’ai eu le déclic et que j’ai commencé à comprendre la musique d’Elliott Smith). Cet art de cultiver l’introspection et le retrait, dans une sorte de repli sur soi et de contrôle des émotions et de la musique, pour ne pas la laisser déborder au-delà des sentiments et de la mélancolie qu’elle exprime, est justement ce qui la rend si touchante, si vraie, si sincère, car elle ne cherche à aucun moment à en faire en trop. La fragilité de l’artiste est plus que jamais présente, et elle est d’autant plus vivace et intense qu’elle est exprimée de manière beaucoup plus accessible, comme si Elliott Smith était arrivé à s’ouvrir, à faire évoluer son univers, sans renier ses troubles et les failles que ses chansons expriment à chaque seconde. Dans ce registre la production est parfaite, car elle est beaucoup moins sèche et austère que par le passé, notamment en enrichissant les arrangements et en conférant un son plus chaleureux aux guitares, mais sans pour autant sacrifier l’aura perfectible d’un enregistrement fait maison qui caractérise les débuts du chanteur. Elliott Smith a sans doute trouvé, ici, son mode d’expression idéal, on n’est jamais totalement dans un registre pop, ni totalement dans un registre folk, il se dégage de l’ensemble une cohérence que l’on doit au génie de la composition et de l’interprétation de l’artiste. Par la suite, Elliott Smith va continuer son exploration du filon pop, ce qui donnera de nouvelles merveilles, plus dantesques, décoiffantes, riches et épatantes, mais, il faut l’avouer, sans l’équilibre sensible et particulier qui hante les chansons de Either/Or.