Roman Candle (1994)



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1. Roman Candle
2. Condor Ave
3. No Name #1
4. No Name #2
5. No Name #3
6. Drive All Over Town
7. No Name #4
8. Last Call
9. Kiwi Maddog 20/20






Avec le recul et le destin tragique d’Elliott Smith (aussi tragique qu’un mec qui se suicide, en somme), la discographie de l’artiste prend la forme d’une œuvre extrêmement rare, précieuse, intimiste. Chaque album semble ainsi avoir une place bien définie et très importante dans l’évolution du chanteur, comme si chaque disque apportait sa pierre à l’édifice en formant un ensemble cohérent et définitif. Car définitive, immuable, gravée dans le marbre, la discographie d’Elliott Smith l’est, malheureusement, et plus rien ne pourra faire changer les choses (pas même les sorties posthumes). Dans ce contexte, tous les disques de l’artiste sont importants et prennent un sens tout à fait particulier. Roman Candle, le premier album d’Elliott Smith, aurait ainsi pu paraître anecdotique car il réunit toutes les conditions du banal disque amateur, sorti dans la discrétion absolue. Composé de démo enregistrées seul, alors que Smith faisait partie du groupe Heatmiser, cet album ne paye pas de mine, avec ses neuf titres acoustiques d’à peine trois minutes, sans presque aucun arrangement et produits avec le strict minimum. On est vraiment en présence d’un disque enregistré de manière plutôt confidentielle, avec des moyens limités, sans but précis. Roman Candle représente l’ébauche absolue de l’univers d’Elliott Smith. Dans un sens, tout est déjà là, mais le dépouillement de la musique confine presque à l’austérité, à l’ascétisme peu accueillant. Les chansons sont loin d’être aussi accessibles qu’elles le seront à partir de Either/Or, on est encore à l’état de brouillon, de gribouillage, d’esquisse, au moment où l’artiste pose les fondations tatonnantes de son identité et de son évolution future. La sobriété de la production a tendance à déconcerter car les chansons ont, de ce fait, du mal à se démarquer, mais avec les écoutes les particularités commencent à se révéler et le disque devient de plus en plus attachant à mesure que ses défauts, au premier rang desquels une sècheresse un peu trop prononcée, se transforment en qualité, au moment où l’on se retrouve immergé dans l’ambiance intimiste que tissent les chansons.

Et ce n’est qu’avec le temps que les subtilités, d’abord effacées derrière une production limitée et uniforme, affleurent et nous dévoilent la magie de la musique d’Elliott Smith, que ce soit dans la mélancolie de son chant feutré ou bien dans son jeu de guitare unique, qui n’a l’air de rien mais qui demeure incomparable, d’une finesse et d’une sensibilité ahurissantes. La dynamique délicate et chaloupée de No Name #1 émerveille, tandis que les accords plaintifs de No Name #3 illustrent très bien les petites trouvailles sonores que Smith arrive à insérer dans ses chansons pour les rendre entêtantes et mémorables. Son génie mélodique est tel qu’un simple plan de quelques notes suffit à modeler un univers d’une délicatesse qui touche droit au cœur et qui émeut. Ce pouvoir unique sera encore plus éclatant quand le chanteur se mettra à composer de la véritable pop. On peut déjà en avoir un aperçu avec le final Kiwi Maddog 20/20 qui annonce presque ce que l’on aura l’occasion d’entendre sur XO, à savoir une efficacité et une facilité mélodique comme nulle autre pareille, au détail près que l’on a affaire ici à un instrumental, génial et étonamment accrocheur au milieu d’un ensemble de chanson peu démonstratives. Ce morceau ne fait que renforcer l’impression d’écouter un album de simples démos, inachevé et inabouti. Le nom des morceaux ne laisse d’ailleurs pas de place au doute, si l’on pouvait encore en avoir (quatre chansons n’ont pas de nom, elles sont juste numérotées). Ce minimalisme non dissimulé limite franchement la portée de Roman Candle qui peine, par ailleurs, à dépasser les trente minutes. A mon sens ce disque est avant tout symbolique, il fait partie intégrante de l’histoire d’Elliott Smith mais il ne me semble pas essentiel ou indispensable, hormi pour les fans qui, de toute manière, ne peuvent pas se passer d’une seule œuvre de Smith. C’est surtout que le chanteur fera mieux tout de suite après, dès son second album, qui conserve l’ambiance acoustique feutrée de Roman Candle mais s’avère plus nuancé et plus accessible.