Ys (2006)



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1. Emily
2. Monkey & Bear
3. Sawdust & Diamonds
4. Only Skin
5. Cosmia










Ys est une œuvre ambitieuse, une sorte de folk progressif dans la lignée de ce que pouvait faire Roy Harper, notamment avec Stormcock. Joanna Newson n’atteint sans doute pas la hauteur de son illustre aîné, mais son univers et ses chansons tiennent vraiment bien la route. En fait on pourrait presque considérer que le disque est constitué d’une seule et unique chanson, tant l’ambiance est sensiblement identique d’un titre à l’autre, tout n’étant que modulation et variation, breaks de cordes et mélodies fluctuantes. On assiste d’ailleurs davantage à un flot de paroles, à la limite de la diction plus que du chant pur. Joanna Newsom se prend pour une ménestrelle des temps modernes, la musique semblant surtout faire office de support pour ses longues histoires. Le résultat qui en ressort est hypnotique, on se laisse aisément embarquer par la voix de la chanteuse, même si les mélodies en pâtissent un peu. Disons, que, mélodiquement, le disque n’est pas vraiment marquant, si ce n’est lors de quelques fulgurances qui surgissent à l’improviste, comme pour trancher de manière soudaine avec le tempo mené jusque-là. Chaque morceau possède ainsi quelques changements de rythme/mélodies qui font leur effet et permettent de relancer une dynamique qui aurait pu se révéler monotone, à l’image du final d’Emily (avec ses météorites) et du long Only Skin truffé de variations en tout genre qui semblent parfois piquer des plans déjà connus (vers les six minutes même si, une fois de plus, je n’arrive pas à mettre un nom sur ce que cela me rappelle).

Le seul petit souci, mais qui ne me concerne pas heureusement, c’est la voix de Joanna qui est susceptible d’irriter les oreilles sensibles, surtout quand on sait qu’elle est omniprésente (c’est littéralement le premier instrument sur lequel repose la majeure partie du disque). Certains parlent d’une ressemblance avec Björk mais je trouve surtout que la voix de Joanna évoque par instant Coco Rosie, ce qui est une référence à double tranchant étant donné que ce duo est capable du meilleur comme du pire et lui arrive d’infliger, vocalement, un vrillage total de tympan. Joanna Newsom est néanmoins un peu plus reposante car elle minaude beaucoup moins et son timbre semble moins apte aux envolées lyriques. Cette chanteuse possède en effet une sorte d’énergie viscérale qui convient bien à la musique qu’elle compose, ses qualités techniques ne sont pas très impressionnantes, voire même limitées, mais elles suffisent à donner une aura terrestre à ses chansons, comme si elles prenaient racines dans des temps anciens et désormais oubliés, une force par delà les âges. C’est vrai que Joanna chante un peu avec le nez, et s’aventure dans des aigus bizarres, mais cela contribue vraiment au charme de son univers et en fait j’adore la manière dont elle prononce « darling » sur Monkey & Bear avec son accent bien américain, ou les étranges sons qu’elle semble sortir presque malgré elle et qui paraissent quasi inhumains (les aigus qui couinent un peu partout, surtout sur Cosmia avec ses « miss »).

Il me semble clair qu’Ys est une œuvre qui s’apprécie plus pour une ambiance que pour un titre en particulier. J’aime bien la richesse, la délicatesse, et l’énergie positive qui en ressort, ce qui signifie, à mon sens, que Joanna Newsom a réussi son coup, ce qui n’est pas une mince affaire mine de rien, car s’aventurer dans un tel projet (tous les morceaux flirtent avec les dix minutes, Only Skin en fait seize, ce n’est pas courant il faut bien le dire) sans sombrer dans le ridicule ou dans l’excès n’était pas gagné d’avance. Cela dit, je pense qu’il manque un petit truc au disque qui fait que je ne crierais certainement pas au chef-d’œuvre et m’empêche de le porter aux nues. En fait aussi ambitieuse que soit la démarche de Joanna Newson je trouve que ses chansons manquent un peu d’envergure, de vraie folie, de grandiose ou de grâce pure. Je ne sais pas si c’est dû à la production dans l’ensemble assez timide, avec des cordes en retrait et un manque général de percussion quand il est question d’accélérer, mais la musique a du mal à décoller quand il le faut. Le final de Only Skin, par exemple, avait le potentiel d’être gigantesque avec ces chœurs qui sortent de nulle part (apparemment c’est Bill Callahan qui les assurent, ce qui rajoute un peu plus de classe au truc) mais manque cruellement d’impact, c’est dommage. J’aurais vraiment imaginé quelque chose de plus grandiose, de plus stratosphérique alors que les chansons restent finalement très terre à terre et ne transpirent pas la grâce absolue. Je crois que c’est la seule chose que je regrette, ce côté un peu tiède, voire de retenue au moment de créer la différence, de partir dans des envolées lyriques, quitte à lâcher le contrôle le temps de quelques secondes/minutes. En réalité, sous ses dehors légèrement bordélique, la musique de Joanna Newsom est très contrôlée et manque un peu de spontanéité, pour ne pas dire de génie pur, dans ces moments où on sent que l’inspiration divine transcende l’expérience musicale. Enfin voilà, Joanna Newsom a énormément de mérite et Ys possède un univers bien à lui, affirmé, qui transporte l’auditeur sans trop de problème, du moment qu’il n’est pas réfractaire à la voix, il faut l’avouer, particulière, de la demoiselle, mais l’expérience aurait pu être encore plus grandiose et envoûtante.