The Lonesome Crowded West (1997)



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1. Teeth Like God's Shoeshine
2. Heart Cooks Brain
3. Convenient Parking
4. Lounge (Closing Time)
5. Jesus Christ Was an Only Child
6. Doin' the Cockroach
7. Cowboy Dan
8. Trailer Trash
9. Out of Gas
10. Long Distance Drunk
11. Shit Luck
12. Truckers Atlas
13. Polar Opposites
14. Bankrupt on Selling
15. Styrofoam Boots/It's All Nice on Ice, Alright


Le hasard a voulu que je découvre Modest Mouse presque en même temps que Built To Spill. Je dis cela car ces deux groupes ont beaucoup de choses en commun, ne serait-ce que parce que ce sont les deux meilleurs groupes d’indie rock, et les plus intéressants, de ces vingt dernières années. Ils partagent la même volonté de proposer une musique d’une intégrité à toute épreuve, blindée de guitares, versant dans la violence sans jamais y sombrer, notamment en apportant une musicalité percutante et une originalité formelle, complexe et échevelée, à la plupart de leurs chansons. Mais là où Built To Spill semble davantage intellectualiser sa musique, Modest Mouse est plus dans l’immédiateté, dans la rage, dans l’approche instinctive et rêche qui doit sans doute beaucoup à la période post punk : le groupe dégage un esprit revanchard, Isaac Brock, le chanteur, crache ses tripes et rappe presque plus qu’il ne chante, le son des guitares est sec et les rythmiques reposent parfois sur trois fois rien mais deviennent obsédantes par les motifs répétitfs qu’elles se plaisent à entrelacer et à faire durer jusqu’à anéantir les barrières de notre esprit réticent. A la base, j’ai un peu de mal avec les groupes qui ont une approche pareille, avec un son produit au minimum et une énergie parfois envahissante, au détriment de compositions qui perdent en subtilité et semblent trop stéréotypée et caricaturales au niveau de leur interprétation. Pourtant avec Modest Mouse on peut enfin ranger au placard tous les Gang Of Four et surtout les innombrables clones revival qui ont vu le jour par la suite et qui finalement doivent presque plus à Modest Mouse qu’à n’importe qui d’autre (le premier nom qui me vient à l’esprit est Bloc Party).

Le groupe d’Isaac Brock est presque le seul à marier urgence et rage dans l’interprétation, sans jamais sacrifier le génie des compositions ni renier le déchirement et le désespoir qui habitent constamment sa musique. The Lonesome Crowded West est sans doute le disque le plus radicalement musical, ou, au choix, le plus musicalement radical, que je connaisse. Les chansons enthousiasment par leurs riffs écorchés, distordus, par les quelques notes de guitares mélodiques fracassées qui sortent de nulle part, le tout bardé de refrains et de couplets étrangement foutraques et accrocheurs. Mais ces chansons ne font rien à la légère et prennent vraiment au ventre pour ne plus nous lâcher. Derrière son aspect brut et mal dégrossi, cette musique cache des trésors d’inventivité et d’originalité. Le groupe ne se prive d’ailleurs pas de toucher à tout et est capable d’enchaîner des titres relativement courts, aux structures limpides quoique perverties et jamais banales, avec de longues cavalcades de guitares partant dans tous les sens et pourtant d’une force, d’une cohérence et d’une densité incomparables. Le disque est ainsi d’une richesse étonnante, il émerveille sur de simples chansons mélancoliques comme les sublimes Trailer Trash et Bankrupt On Selling, il fout la banane avec des titres à l’efficacité pop, à l’image des enjoués Out Of Gas et Polar Opposites ou du groovant et démentiel Heart Cooks Brain, avant de s’élever et de tout transcender quand il commence à s’emporter sur les terrifiants Cowboy Dan et Trucker Atlas (définition ultime de l’indie rock qui donne une envie incompréhensible de danser, et de mourir à petit feu en écoutant ce riff tourner en rond éternellement) qui ne se dressent aucune limite sonore.

S’il fallait toutefois choisir le titre qui, à mes yeux, résume le pouvoir étrange de Modest Mouse, quand on découvre leur musique et que l’on essaie de la cerner tant bien que mal en dépassant l’austérité du son et le radicalisme de l’approche, ce serait sans doute Teeth Like God’s Shoeshine. Ce n’est pas mon titre préféré, mais c’est justement le genre de morceau qui, chez d’autres groupes, pourrait m’agacer, ou du moins me laisser indifférent, car trop épileptique, instable, excessif et rageux, mais dans lequel Modest Mouse arrive à immiscer sa verve, sa fureur à la fois transcendante et fragile qui dotent finalement la chanson d’une profondeur insoupçonnée. La musique possède ainsi une classe impressionnante mais sans tomber dans la pose, elle est trop sincèrement déchirée et déchirante pour être dans la simple posture. On respire l’essence. Le débordement des chansons témoigne avant tout d’une folie visionnaire qui n’a guère d’équivalent dans le monde du rock (si ce n’est Built To Spill, encore une fois, mais les deux groupes possèdent quand même des identités bien affirmées et différentes). Le disque n’est pas non plus parfait (l’enchaînement Long Distance Drunk/Shit Luck notamment) mais il est tellement généreux, que ce soit au niveau de sa durée ou de son interprétation, que ces détails se réduisent à peau de chagrin. Cette musique échappe à tout, et fait tout pour y échapper, pas de codes, pas de limites, pas de définition, une sorte de liberté épatante avec laquelle le groupe ne renouera plus vraiment par la suite et qui rend, de ce fait, The Lonesome Crowded West un peu plus unique en son genre (le premier album possède la même atmosphère mais est moins efficace).