Plastic Ono Band (1970)



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1. Mother
2. Hold On
3. I Found Out
4. Working Class Hero
5. Isolation
6. Remember
7. Love
8. Well Well Well
9. Look at Me
10. God
11. My Mummy's Dead




On ne peut pas connaître John Lennon sans avoir écouté Plastic Ono Band. Et s’il ne devait rester qu’une seule chose de l’artiste ce serait sans doute ce disque. En général, on s’intéresse aux albums solos des anciens membres des Beatles en espérant prolonger la magie du groupe britannique, mais avec Plastic Ono Band on entre dans une autre dimension qui n’a plus rien à voir avec les Beatles, ou si peu. Au contraire, Lennon se bat avec ses démons et tente par tous les moyens de se débarrasser de l’image de son ancien groupe qui lui colle à la peau, en se recentrant sur sa propre histoire, sur son passé, ses traumatismes, pour mieux renouer avec une essence et une simplicité qui s’étaient évaporées avec la déliquescence terminale des Beatles sous la forme d’un Abbey Road débordant. On sent malgré tout que la fin de l’histoire a laissé un goût amer dans la bouche de Lennon, le fantôme des Beatles n’est jamais très loin, mais le chanteur cherche à tirer partie de cette frustration pour s’en extirper et s’affirmer comme il n’a jamais pu le faire aux côtés de McCartney. C’est ce qui rend le disque si fascinant et puissant, on sent pour la première fois un John Lennon humain, rongé par des doutes et des peurs qu’il essaie tant bien que mal d’exorciser. Pour cela, il épure sa musique au possible et recourt à une expression simple, minimaliste voire primaire. On est loin de l’opulence et du ludisme dérangé des Beatles, ici le propos se fait plus sérieux, plus sombre, sans pour autant être pesant ou hermétique, car la sincérité est palpable et l’adéquation entre la musique et ce qu’elle exprime est parfaite. Le disque s’ouvre ainsi sur un son de cloche tétanisant introduisant le non moins intense Mother, une complainte émouvante à peine soutenue par une batterie et quelques notes de piano. On sent à travers cette retenue une sensibilité acérée, à la fois pudique mais d’une profondeur écrasante, culminant avec les cris déchirants de Lennon qui semblent vouloir retenir le fantôme de sa mère.

Cette chanson trouve écho au tout aussi puissant et définitif God, titre qui réussit le miracle d’être un hymne nihiliste universaliste bourré d’espoir et d’énergie : la définition ultime du morceau cathartique qui renvoie tout le monde à ses études avec un piano obsédant, un chant possédé et des paroles complètement dingues et d’une simplicité absolue. Le disque n’a besoin de rien d’autre que ces deux chansons pour être une œuvre unique, jusqu’au-boutiste, qui transcende tout ce que John Lennon a pu faire et a jamais cherché à exprimer. Entre ces deux morceaux, les chansons sont moins définitives et radicales, elles semblent cultiver une austérité qui va bien au propos du disque mais qui ne s’accordent pas avec le génie musical que l’on attribue bien souvent à Lennon. Et c’est tant mieux, car à aucun moment l’esprit de l’album ne se trouve trahit, il conserve une énergie primaire, presque viscérale, désespérée, qui n’autorise aucune envolée lyrique, aucune fulgurance mélodique. Plastic Ono Band n’est pas beau par principe, il ne cherche pas à atteindre la perfection formelle du disque pop de base. On retrouve des moments plus calmes et mélodiques mais l’équilibre est instable, transgressé comme sur le faussement apaisé Isolation ou sur les sublimes à en crever mais incroyablement désespérés Love et Look At Me. Le minimalisme n’a jamais accouché de si belles merveilles, on a tout simplement à faire à deux des plus belles chansons de Lennon. L’atmosphère qui domine se fait toutefois bien plus tendue, presque désagréable comme sur l’éraillé I Found Out, le dépouillé Working Class Hero, le répétitif Remember ou l’agressif Well Well Well qui cristallise la violence de la thérapie du cri primal entreprise par Lennon à cette époque avec un chant au bord de l’implosion et de l’extinction vocale.

Je ne peux pas dire que j’apprécie énormément ces chansons, mais l’énergie qu’elles dégagent dépasse le simple jugement, elles forment un bloc mal dégrossi qui n’est pas là pour plaire mais pour interloquer, pour remuer et qui touche en effet le point sensible, en captant la détresse véritable et les sentiments profonds que John Lennon a cherché à exprimer dans sa musique, de manière personnelle, intime et sincère, sans aucun artifice. Plastic Ono Band est un grand album pour ce qu’il transmet, la force qui le parcourt de bout en bout. S’il fallait le résumer en un seul mot je dirais sans doute essence, peut-être absolu (non celui-là je le garde pour Songs Of Leonard Cohen en fait). Une essence à la fois rassurante, apaisante, et inquiétante, touchante, accablante, déprimante, qui semble au final nettoyer les tourments de l’âme en exorcisant par l’épure musicale les traumatismes et les doutes de l’esprit. Plastic Ono Band m'a aussi accessoirement permis de comprendre pourquoi John Lennon est vénéré.