Presence (1976)



...

1. Achilles Last Stand
2. For Your Life
3. Royal Orleans
4. Nobody's Fault but Mine
5. Candy Store Rock
6. Hots on for Nowhere
7. Tea for One








Presence essaie tant bien que mal de reprendre les affaires là où Physical Graffiti les avait laissées, en exploitant à nouveau le filon du rock brut, déchiré et sans concession. L’accident de voiture ayant touché Plant et sa femme explique en partie l’atmosphère pesante et rocailleuse, si ce n’est désespérée, de la musique, mais c’est aussi un funeste signe du destin qui semble indiquer une fin proche et inéluctable. Presence tente ainsi de faire perdurer le mythe, mais se retrouve bien souvent confronté aux limites d’un groupe au bord de l’épuisement, à l’inspiration presque exsangue, qui jette ses dernières forces dans la bataille pour un ultime baroud d’honneur. Personne n’est dupe, malgré le fait que le groupe ose encore lâcher un monument en introduction du disque, à savoir le symbolique Achilles Last Stand qui constitue en effet le dernier cheval de bataille épique de Led Zeppelin. Ce morceau brille pas son urgence homérique, et sa progression constamment sur la brèche, au bord de l’implosion, qui semble par moment laisser la place à l’improvisation brute d’un Jimmy Page dont le jeu de guitare, à la fois lumineux et destroy (les solos déstructurés apportent énormément à l’atmosphère déchirante de la chanson), capte à lui seul la triste déchéance de l’artiste, rongé par la drogue mais prêt à en découdre avec ses démons.

C’est cette urgence, l’acuité du son si incisif qui sauve le disque en lui conférant une puissance salvatrice et l’aura d’un album désespéré, et uniquement désespéré. Rien d’autre ne peut venir sauver les oubliables, si ce n’est médiocres (pour Led Zeppelin) Royal Orleans, Candy Store Rock et Hots On For Nowhere. Ces trois morceaux sont les premiers de la discographie du groupe à faire figure de tout venant, sans personnalité, surfant sur des inspirations vaguement country/funk (si si, c’est possible). Mais ils ont cette énergie électrique qui caractérise Presence, et le fait qu’ils paraissent à côté de la plaque justifie finalement leur existence, tant ils traduisent l’inspiration en déliquescence du groupe. Presence, c’est aussi et surtout cela. Au milieu de ce marasme deux morceaux (outre Achilles Last Stand) arrivent à tirer leur épingle du jeu, et à extérioriser de manière positive (sur le plan musical) l’énergie destructrice qui pousse encore le groupe à composer des chansons. On a ainsi droit à un For Your Life instable, écartelé, difficile à cerner, qui ne ressemble pas à grand-chose, à rien que le groupe ait composé jusque-là en tout cas, mais qui prend aux tripes justement par son aspect déstructuré et bouillonnant, sans concession, loin des accroches si chères au groupe.

Le second morceau, Tea For One est sans doute moins original, car c’est en quelque sorte une simple revisite de Since I’ve Been Loving You, mais il n’en est pas moins intéressant et intense. On peut en effet, en comparant les deux chansons précitées, se rendre compte du parcours du groupe : l’emphase et la virtuosité de jeunes musiciens sûrs de leur talent a laissé la place à une ambiance assombrie, dépressive, écorchée, presque discrète, avec une interprétation pudique, tout en retenue. Enfin, il est difficile de parler de Presence sans mentionner Nobody’s Fault But Mine, morceau qui peut-être considéré comme un des (derniers) classiques du groupe tant il possède une efficacité immédiate, presque instinctive, avec son entrain et son riff accrocheur, sans oublier son introduction qui en met plein la vue (et ce solo d’harmonica !). Maintenant, cet enthousiasme exubérant et instantané jurerait presque avec le reste du disque qui se fait plus tranchant et plus ramassé, même dans ses élans de faiblesse. Car c’est avant tout cela que dégage Presence et ce qui en fait un disque singulier. Le groupe est au bout du rouleau mais ne baisse pas les bras, il fléchit, met un genou à terre, mais ne rompt pas… encore. Presence est à la fois le premier signe évident de régression et le dernier bon disque de Led Zeppelin. La dignité et l’énergie avec lesquelles le groupe affronte sa propre déchéance force toutefois le respect : grandeur et décadence se côtoient comme jamais, et rendent l’album étrangement touchant, tant il est triste d’assister à la fin du plus grand groupe de hard de tous les temps.