Physical Graffiti (1975)


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CD1
1. Custard Pie
2. The Rover
3. In My Time of Dying
4. Houses of the Holy
5. Trampled Under Foot
6. Kashmir

CD2
1. In the Light
2. Bron-Yr-Aur
3. Down by the Seaside
4. Ten Years Gone
5. Night Flight
6. The Wanton Song
7. Boogie With Stu
8. Black Country Woman
9. Sick Again




En 1975, Led Zeppelin est au pinacle de sa carrière, en équilibre instable entre renommée écrasante et lente déchéance. Le groupe en profite alors pour continuer à écrire son histoire et lance un pavé dans la mare avec Physical Graffiti, véritable monstre protéiforme. Ce double album occupe une place tout à fait particulière dans la discographie du groupe. Led Zeppelin est presque devenu une machine sans âme, bouffée de l’intérieur, par les excès et les tournées toujours plus grandioses et pompeuses, et pourtant il se dégage de Physical Graffiti une énergie puissante, viscérale, déchirante, comme si le groupe, petit à petit rongé par le temps qui passe (oui, la jeunesse débordante du premier album est loin), avait perdu ses illusions et ses prétentions, délaissant ses oripeaux éclatants, pour une musique définitivement sombre, rugueuse et radicale. C’est bien simple, le premier disque de Physical Graffiti est le manifeste absolu du hard selon Led Zeppelin : ces quarante minutes sont impressionnantes de brutalité tranchante, de concision et d’efficacité. Cela reste ce que le groupe a fait de mieux, à tous les points de vue ou presque. On trouve des perles sur tous les disques du groupe, mais rarement un ensemble si cohérent et percutant de morceaux qui semble former un bloc compact et monolithique d’une perfection absolue dans sa manière d’être imparfait. Pour une fois, le groupe ne se perd pas dans des inspirations aléatoires, mystiques ou plus légères, il est entièrement tendu vers un unique but, délivrer une musique électrique d’une densité ébouriffante.

Le groupe n’a jamais été autant soudé, le jeu saturé de Page et la frappe monstrueuse de Bonham se mettant au diapason de la voix écorchée de Plant désormais incapable des prouesses vocales du passé. Cette voix rocailleuse est sans doute le symbole du disque (et de la seconde partie de carrière du groupe tout court). La virtuosité gratuite des années passées n’a plus cours, elle est devenue impossible. Contraint ou non, le groupe a dû et a su se réinventer, pour le meilleur et pour le pire, mais surtout pour le meilleur. Débarrassée des envolées parfois complaisantes, la musique ne conserve que la puissance viscérale. Mais aussi ce qui fait de Led Zeppelin un groupe à part, à savoir l’art de transcender un morceau en lui donnant une accroche universelle, soit par une mélodie ou soit par un riff sortant de nulle part. C’est à peu de choses près la formule de la musique de Physical Graffiti, des chansons d’une lourdeur extrême, presque violentes, avec le pouvoir mélodique de Led Zeppelin. Le premier disque est ainsi un monstre de rock électrique mais il n’est jamais pesant ou étouffant. C’est juste tranchant, et abrasif, comme sur le phénoménal Custard Pie qui me scie à chaque fois que je l’écoute et qui est un des seuls morceaux du groupe à conserver autant d’impact. Le riff saccadé, tronçonnant, allié à la frappe de mule de la batterie et à la voix rageuse de Plant, est à la fois simple et puissant. La construction du morceau est presque minimaliste, ce qui explique la densité et l’énergie que dégage la chanson, mais tous les éléments qui viennent se greffer au fur et à mesure (le solo de Page rugueux et décoiffant, l’harmonica étonnant), semblent propulser la musique toujours plus loin dans un crescendo de puissance que je n’arrive toujours pas à expliquer tant le morceau semble tourbillonner sans progresser. Morceau ultime tout simplement, un des meilleurs du groupe et du hard tout court.

The Rover est en quelque sorte le pendant mélodique de Custard Pie et semble presque indissociable de ce dernier, formant le duo le plus injustement méconnu de tout le répertoire de Led Zeppelin. Tout en conservant le son âpre caractéristique du premier disque de Physical Graffiti, The Rover s’aventure dans des contrées plus nuancées, serpentant, se faufilant sur une mélodie au bord de la rupture, s’illuminant lors du solo magique de Page pour retomber dans l’énergie brute la seconde d’après. Ce titre résume bien l’essence du disque : la subtilité du groupe ne s’exprime plus dans la maîtrise trop contrôlée, pour ne pas dire artificielle, des moments calmes et mélodiques alternant avec la puissance lourde ; elle fusionne littéralement avec l’énergie féroce du groupe. Une formule que l’on retrouve sur le réjouissant Houses Of The Holy (qui aurait eu sa place sur l’album du même nom et qui offre une petite bouffée d’air frais dans la violence ambiante même si le son reste très cru) et sur l’impensable Trampled Under Foot, morceau difforme qui pulse de manière incessante, et qui là aussi, semble s’intensifier malgré un riff imperturbable qui tourne en boucle et obsède l’esprit. Le sommet du disque se situe toutefois à la fin avec Kashmir qui parachève l’ensemble de la meilleure façon qui soit. Ce morceau s’inscrit pleinement dans la démarche de Led Zeppelin mais la porte à son paroxysme, alliant les influences orientales chères au groupe avec sa force de frappe. Pour une fois, on n’a pas affaire à un mysticisme de pacotille, car la structure de la chanson est presque minimaliste, et va à l’essentiel avec une densité et une économie de moyens qui renforcent le pouvoir magnétique du morceau. Kashmir est sans doute le morceau le plus emblématique de Led Zeppelin. L’approche compacte et sans fioriture du groupe sur Physical Graffiti transcende ses inspirations, la férocité ne laisse plus de place aux artifices, il ne reste que la substance, le cœur. Dans cette optique, même l’interminable In My Time Of Dying, que je n’aimais pas spécialement au début, écrase tout sur son passage et constitue une des pierres inamovibles du premier disque de Physical Graffiti, un monument excessif qui ne trouve aucune justification à durer si longtemps mais qui anéantit toute contestation avec l’énormité du son et de la puissance qu’il dégage (la batterie est impressionnante).

Le premier disque aurait pu se suffire à lui-même mais le groupe a décidé d’en remettre une couche avec un second disque beaucoup plus hétéroclite, composé de morceaux composés et enregistrés à des périodes différentes. Ce second disque est aussi varié et hétérogène que le premier disque est monolithique. Je dois avouer que pour moi, Physical Graffiti se résume le plus souvent au premier disque. Le second disque constitue toutefois un bonus très appréciable qui donne encore plus profondeur et de richesse à l’album dans son ensemble. On a presque l’impression de ne jamais vraiment épuiser Physical Graffiti car l’on peut toujours s’intéresser à une chanson que l’on a plus ou moins ignorée jusque-là, ou que l’on pas encore écouté jusqu’à plus soif. L’album n’est pas aussi touffu que le double blanc ou que Exile On Main Street, et le second disque ne contient au final que neuf chansons, mais l’aspect décousu et les atmosphères différentes qui se côtoient donnent un côté attachant au disque. En fait, le second disque ne contient aucun chef-d’œuvre, si ce n’est la très belle Ten Years Gone qui souffre un peu d’une production mollassonne pour être aussi touchante que sa sublime mélodie et son solo magnifique (encore) le font croire. Les chansons n’en restent pas moins intéressantes, on a un peu de tout et de n’importe quoi, notamment en introduction avec In The Light, un titre qui alterne inspirations évanescentes douteuses et vagues accélérations et qui tente de rivaliser avec les monuments du groupe (c’est ce que souhaitait Page dans tous les cas) mais qui laisse le sentiment étrange d’un morceau hybride à moitié fini qui sort de nulle part. Down By The Seaside donne un peu la même impression, la légèreté bienveillante de la mélodie est amusante et chaleureuse, et contraste avec l’accélération du pont qui démarre aussi fort qu’il s’achève brusquement, sans chercher à exploiter la folie qui semble gagner le morceau. La chanson flotte ainsi entre deux eaux, et se contente de renforcer le côté imparfait, sympathique et humain de Led Zeppelin qui a appris avec le temps à moins se prendre au sérieux.

Le reste du disque est moins singulier. On retrouve les inspirations acoustiques et folkloriques du groupe, avec le délicat instrumental Bron-Yr-Aur et les plus typiques Boogie With Stu et Black Country Woman. C’est marrant car dans un album comme le III j’aurais sans doute trouvé ces morceaux un peu lourds mais dans le contexte du second disque de Physical Graffiti, je les trouve relativement anecdotiques mais attachants. En fait, le disque part volontairement dans tous les sens et n’a d’autre prétention que de proposer des morceaux aussi divers que variés sans leur donner plus de valeur et d’importance qu’ils ne le méritent, ce qui fait que l’on peut les prendre avec plus de légèreté. C’est en général à ce niveau que se situe le charme des doubles albums et Physical Graffiti ne déroge pas à la règle. Cela marche également avec les titres plus classiques et nerveux, que sont Night Flight, The Wanton Song et Sick Again, le genre de chansons que le groupe pouvait débiter à la chaîne mais qui font toujours plaisir à entendre. Night Flight possède un entrain qui rappelle Misty Mountain Hop avec un Plant en pleine possession de ses moyens (le morceau date de 1971 et on sent vraiment la différence, le principal mérite de Night Flight étant d’ailleurs de montrer à quel point la voix de Plant a changé en quelques années, à cause des concerts incessants qui ont conduit le chanteur à être opéré des cordes vocales). The Wanton Song et Sick Again sont des chansons rock concises, rentre dedans, un peu crasseuses et de ce fait enthousiasmantes (j’ai toujours eu un petit faible inconscient pour Sick Again et son riff fracassé).

Au final chaque chanson paraît essentielle à l’aura que dégage Physical Graffiti même si l’essence de l’album se résume au premier disque. Physical Graffiti est un disque somme qui constitue le sommet de la carrière de Led Zeppelin. Certains pensent que le groupe a perdu en qualité et en pertinence après le quatrième album, mais je trouve au contraire que le vécu du groupe à partir de cette période l’a rendu plus intéressant. Les contradictions se trouvent mieux assimilées avec le temps, ce qui se traduit par une musique plus imparfaite, plus radicale, et dans un sens plus troublante et captivante, car la rage qui déborde ne fait plus partie du spectacle un peu clinquant et de la prétention des débuts, elle montre au contraire les coulisses, la face cachée, la perte des illusions quant à la déchéance qui s’annonce inéluctable. Physical Graffiti, c’est un véritable pilonnage en règle où les faux semblants n’ont plus leur place, et c’est le seul album de Led Zeppelin pour lequel je conserve une estime indéfectible.