In Trhough The Out Door (1979)



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1. In the Evening
2. South Bound Saurez
3. Fool in the Rain
4. Hot Dog
5. Carouselambra
6. All My Love
7. I'm Gonna Crawl








Pour un tas de raisons, In Through The Out Door semble être une erreur temporelle, un anachronisme, un disque perdu dans les limbes d’un temps qui n’a jamais existé. En 1979, Led Zeppelin ne devrait plus exister depuis longtemps mais le groupe est toujours là et il continue à composer, à jouer de la musique et à sortir un album, hors de tout, qui ne ressemble à rien, et qui ne colle à aucune mouvance, présente ou passée. Ce sentiment s’explique sans doute par le fait que ce disque est le dernier de Led Zeppelin et qu’aucun successeur n’est venu éclairer la direction qu’aurait prise le groupe par la suite. On reste ainsi avec l’énigme In Through The Out Door sur les bras, et il faut se faire une raison : ce sont là les dernières chansons que le groupe a livré. Alors, oui, l’inspiration si tranchante, le génie visionnaire du groupe sont définitivement morts et enterrés. Led Zeppelin est devenu un groupe parmi tant d’autres, qui bataille pour maintenir sa crédibilité et sa pertinence intactes, mais qui échoue la plupart du temps, en composant des chansons au goût douteux.

Malgré tout, je ne peux m’empêcher de trouver ce dernier disque attachant. Il est trop inoffensif pour que l’on puisse faire preuve de condescendance envers lui, et son entrain est plutôt communicatif, comme si le groupe repartait sur une dynamique un peu plus saine, en laissant les drogues et les excès derrière, après un Presence radical, en forme d’expiation des péchés passés (malheureusement, Bonham va mourir juste à ce moment-là, lui il n’avait pas arrêté la binouze). L’énergie est tellement débridée et enjoué, que le disque a tendance à partir dans des délires étranges, comme sur Fool In The Rain et son intermède samba, ou sur le pastiche country Hot Dog, qui amusent mais qui laissent perplexe. A l’écoute de ces morceaux, on peut en effet se demander ce qu’est devenu Led Zeppelin. Et puis il y a l’immense Carouselambra, interminable manège progressif semi atmosphérique azimuté bardé de claviers neo-retro au charme tout à fait kitsch. J’ai du mal à dire si le résultat est vraiment réussi, mais le morceau est indéniablement ambitieux et montre que le groupe ne se repose pas sur ses lauriers et ose de nouvelles choses, même si pour cela il faut explorer des territoires hasardeux, aux contours indéfinissables. Cela donne une certaine fraîcheur, si ce n’est de la folie, au disque, et Carouselambra en est l’étendard incontournable, à la fois attendrissant et complètement dingue.

En fait les claviers sont très présents tout au long du disque, ce qui conduit le plus souvent à conclure que John Paul Jones, le bassiste et claviériste discret du groupe, a fini par prendre les choses en main, face à la déliquescence psychique et physique des autres membres du groupe (et notamment celle de Jimmy Page qui ressemble à un zombie depuis quelques temps). Jones est d’ailleurs crédité sur tous les morceaux, sauf sur Hot Dog (le titre le plus faible de l’album), et pour la première fois Page est absent des crédits sur deux morceaux (South Bound Saurez et All My Love). Certaines personnes n'ont pas réussi à digérer les claviers de John Paul Jones et tiennent le bassiste pour responsable de la qualité mitigée du disque. Oui, peut-être, mais de toute manière les autres n’auraient pas fait mieux (ils n'auraient pas fait tout court), et Jones est loin d'être un manchot (il l’a déjà prouvé avec No Quarter), ou un médiocre compositeur (d’ailleurs son album solo Zooma, sorti certes vingt ans plus tard, est excellent).

Ce n’est pas toujours évident sur In Through The Out Door, mais ses parties de claviers font partie du charme désuet du disque et elles offrent quelques fulgurances comme sur l’étonnant South Bound Saurez, morceau entêtant au possible (l’introduction est géniale), et sur le sublime All My Love. Je ne me rappelais plus à quel point cette chanson est touchante, avec ses nappes de claviers légères, la mélodie délicate discrètement soulignée par les fioritures magnifiques de Page à la guitare. Même le pont aux influences médiévales ne rompt pas le charme incroyable de ce morceau qui fait partie des plus sincèrement émouvant du groupe. A mettre au même niveau (si ce n’est plus) que The Rain Song dans la catégorie des plaisirs nostalgiques coupables. I’m Gonna Crawl prolonge le plaisir, en ressuscitant à merveille l’esprit du blues dans une version à forte consonance années 80. Toute la magie du groupe n’est pas partie en fumée, ce dernier est encore capable de saillies mélodiques et de trouvailles surprenantes. D’ailleurs, on a droit à un ultime tube rock, avec l’introduction In The Evening, morceau tueur bénéficiant d’une production énorme, d’une profondeur sonore étonnante (ce solo de guitare) et d’un souffle épique qui aurait toutefois pu s’avérer encore plus dévastateur (imaginer ce titre interprété par le groupe en pleine possession de ses moyens, cela aurait donné un truc du genre When The Levee Breaks en plus dynamique). Le son de l’album est d’une grande pureté, léger, presque trop lisse pour un groupe hard de la trempe de Led Zeppelin, mais je trouve que cela donne de la fraîcheur à la musique qui n’est jamais pesante, malgré des élans parfois à côté de la plaque.

In Through The Out Door n’est pas un album si catastrophique que cela, je me rends compte que j’ai même une petite tendresse envers lui, je n’arrive pas à l’accabler tant il respire la sincérité dans tous ses défauts : le groupe semble vraiment prendre du plaisir à jouer, et tant pis si l’inspiration et la virtuosité (Page et Bonham ne sont plus que les fantômes de ce qu’ils étaient) ne sont pas toujours au rendez-vous, cela rend le groupe plus attachant. Avec le temps je me sens plus proche de la seconde partie de carrière de Led Zeppelin, au moment où l’emphase surjouée et théâtrale laisse la place ou du moins fusionne avec une urgence viscérale qui accepte ses faiblesses et donne ainsi une autre dimension, imparfaite et faillible, à la musique, loin de l’arrogance irritante des débuts. De toute manière Led Zeppelin reste un groupe essentiel, et restera toujours à part pour moi, ne serait-ce que pour une poignée de chansons qui traversent le temps et qui traduisent le génie et l’intelligence de composition qu’aucun groupe hard n’a jamais réussi à égaler.