Led Zeppelin III (1970)



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1. Immigrant Song
2. Friends
3. Celebration Day
4. Since I've Been Loving You
5. Out on the Tiles
6. Gallows Pole
7. Tangerine
8. That's the Way
9. Bron-Y-Aur Stomp
10. Hats Off to (Roy) Harper





A mon sens, Led Zeppelin commence à devenir intéressant, et un groupe véritablement à part, avec ce troisième album, au risque de verser dans l’excès inverse des deux précédents disques. Après s’être construit l’image d’un groupe de hard violent et agressif, Led Zeppelin joue la carte de la finesse comme pour prendre tout le monde à contre pied et montrer qu’un groupe de hard n’est pas uniquement bête et méchant et peut composer des morceaux plus variés et subtils, utilisant ici beaucoup d’instruments acoustiques en lieu et place des habituelles guitares électriques. On peut louer l’initiative, car en effet Led Zeppelin n’est pas un bête groupe de hard rock, mais le retournement de veste quasi intégral semble à nouveau trop calculé et opportuniste pour remporter pleinement mon adhésion. De toute manière le versant acoustique/folklorique n’est pas ce qui m’intéresse le plus chez Led Zeppelin. On ne peut nier l’intérêt que porte Jimmy Page à la scène folk britannique, et à des artistes et des groupes comme Fairport Convention ou Bert Jansch, mais ses numéros acoustiques semblent surfaits et ne paraissent jamais aussi authentiques et sincères que ceux de ses inspirateurs. Je ne dis pas non à quelques douceurs agréables comme le mignon Tangerine et le réconfortant (bien qu’un peu long) That’s The Way, quand elles sont distillées au compte goutte dans un album, mais sur ce troisième opus les morceaux acoustiques deviennent envahissants, notamment durant une seconde partie qui a tendance à se traîner et ne réserve aucune surprise ni aucun rebondissement. Out On The Tiles (version électrique) et Gallows Pole (version acoustique) sont un peu brouillons et redondants dans leur tentative de réitérer le tourbillon de Ramble On ; Tangerine et That’s The Way sont jolis mais inoffensifs ; Bron-Y-Aur Stomp est fatigant et répétitif ; enfin Hats Of To (Roy) Harper n’est qu’un exercice de style composé et interprété par des stylistes, et par conséquent sans émotion ni sincérité. Même dans le registre acoustique le groupe veut trop en faire, montrer l’étendue de son talent, étaler son savoir faire.

Cela fait partie de l’identité de Led Zeppelin, et je n’irais jamais reprocher cela aux chansons les plus monstrueuses du groupe, mais quand les morceaux n’ont aucune dynamique, se traînent en longueur et tournent en rond juste pour l’épate, c’est tout simplement long et rébarbatif. Je préfère quand le groupe a la capacité à aller à l’essentiel ou à délivrer de telles progressions que l’on a l’impression d’avoir affaire à une sorte de rouleau compresseur imparable. Il réussit très bien cela sur le début du disque qui suffit à lui seul à montrer le palier franchit par le groupe. Immigrant Song est une baffe monumentale qui met tout le monde d’accord dès l’introduction et constitue l’acte de naissance de Led Zeppelin, en tout cas celui qui justifie tout le baratin qu’il y a autour du groupe. Good Times Bad Times avait déjà mis les choses au point, mais Immigrant Song c’est encore une classe au-dessus dans le genre morceau ultime et définition de la chanson hard parfaite. Les deux morceaux suivants, Friends et Celebration Day, dans des registres différents, ne baissent pas d’intensité. Friends est sans doute le morceau acoustique le plus réussi du disque, car il propose une atmosphère mystique et troublante, quasiment vibrante, à l’image de son pendant électrique Celebration Day qui déboule sans faillir, là aussi, sans dévier une seule seconde de son objectif tendu un arc avec son riff élastique.

Tout cela débouche sur le premier monument du groupe, Since I’ve Been Loving You, un blues qui n’a plus rien à voir avec ce que Led Zeppelin a fait auparavant mais qui, enfin, ressemble à ce qui caractérise le quatuor : une vision grandiose, une interprétation hors norme, aussi bien dans la gestion des moments de calmes qui ne sont jamais vraiment calmes grâce à la prestation tonitruante de Plant, que dans les éclats lors du solo dantesque de Page et dans le final en roue libre qui explose de tous les côtés. Tout est maîtrisé, tout est joué au rasoir, le groupe atteint enfin la perfection, sur plus de sept minutes, et met le doigt sur ce qui sera sa marque de fabrique et son essence absolue. Une démesure totale dans la composition et dans l’interprétation, alliant puissance et musicalité, qui est tout simplement imparable. Ces quatre premiers morceaux, et plus particulièrement Immigrant Song et Since I’ve Been Loving You, montrent les signes d’un groupe qui évolue et qui définit peu à peu ses propres formes d’expression en se détachant de ses racines. Malheureusement Led Zeppelin n’est pas spécialiste de la demie mesure et à trop vouloir se faire passer pour ce qu’il n’est pas, ou qu’à moitié, le groupe se perd dans des élucubrations acoustiques qui sont loin d’être aussi intéressantes les unes que les autres et qui diluent le propos du disque. Oui, Led Zeppelin est un groupe de hard plus talentueux que la moyenne, les preuves ont été plutôt bien assénées par le quatuor jusque-là, mais ses particularités s’expriment avant tout dans ce qu’il sait faire de mieux : le rock.