Blank Generation (1977)



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1. Love Comes in Spurts
2. Liars Beware
3. New Pleasure
4. Betrayal Takes Two
5. Down at the Rock and Roll Club
6. Who Says ?
7. Blank Generation
8. Walking on the Water
9. The Plan
10. Another World
11. I'm Your Man
12. All The Way



Richard Hell a toujours été, à mes yeux, le gars qui n’a jamais joué sur Marquee Moon et qui a ainsi loupé une occasion unique de faire partie de l’Histoire. On ne saura jamais de quelle manière cela a modifié le chef-d’œuvre de Television, mais voilà, Richard Hell a décidé de se barrer avant que le groupe devienne énorme pour faire son propre truc de son côté. Blank Generation possède également sa petite réputation, mais elle paraît beaucoup plus symbolique que celle de Marquee Moon qui, lui, est un véritable choc musical. L’impact du disque de Richard Hell pourrait presque se résumer à son titre qui incarne à merveille l’esprit de la génération punk en une expression définitive. Pour le reste, on est en présence d’un album de punk classique dans son traitement et dans son interprétation, c’est brut, torché, criard, très loin des inspirations de Television. Les guitares torturées et les compositions au lyrisme écorché, c’est la signature de Tom Verlaine, aucun doute n’est possible. Richard Hell est un musicien moins talentueux et ses chansons sont, dans l’ensemble et dans un registre punk, plus convenues. C’est notamment vérifiable durant la première partie du disque, jusqu’à Blank Generation, au court de laquelle le groupe enchaîne les titres courts, la plupart aussi revêches que limités, dans la veine punk la plus pure, mais avec toutefois un léger recul, une certaine distance dans la manière d’interpréter les morceaux, sans doute en partie grâce aux guitares qui affichent un niveau plus élévé que la moyenne pour le genre (à l’image de Betrayal Takes Two), qui fait que l’on est loin de la blague Sex Pistols ou du sérieux revanchard des Clash. La chanson Blank Generation semble clôturer la première partie du disque, comme si, après avoir versé sa rage débraillée, le groupe clamait son envie de repartir à zéro, sur une page blanche, vierge. La place de ce morceau me paraît significative, même si là aussi le titre possède plus de portée que la chanson elle-même qui ne ressemble pas un hymne punk aussi fédérateur que London Calling.

La rupture de ton est engagée et il est d’autant plus ironique de constater que le nouveau départ entamé par Hell et ses Voidoids s’opère sur un véritable retour aux sources avec la reprise de Walking On The Water. Une pareille référence fait plaisir, et on a forcément de la sympathie pour un groupe qui rend hommage aux Creedence Clearwater Revival, surtout quand on ose reprendre une chanson qui est loin d’être la plus connue (chanson présente sur le premier album des CCR). La simplicité brute et spontanée du groupe de John Fogerty est à ce point universelle que la surprise d’entendre une telle reprise laisse vite place à l’évidence de la filiation. Petit à petit, mine de rien, le disque se construit et suit une progression qui paraît de plus en plus apparente au fil des écoutes. Richard Hell se moule dans le punk classique avec une énergie primaire, jusqu’au paroxysme représenté par Blank Generation permettant finalement au groupe de proclamer ce qu’il est ou ce qu’il n’est pas, ou en tout cas le vide de ce qui l’entoure, l’impasse dans laquelle il se trouve, en même temps que tout une génération, pour mieux revenir aux sources, se retrouver, puis s’envoler vers des choses plus ambitieuses, ou du moins plus élaborées, comme pour se détacher du mode d’expression trop figé du punk. La fin du disque s’ouvre ainsi sur des choses d’un coup étonamment intéressantes qui tranchent radicalement avec le début (si ce n’est Betrayal Takes Two, encore une fois) en proposant une musique enrichie, nuancée et plus complexe. On n’est toujours pas chez Television, mais peu de groupes punk osent (et savent) faire des morceaux comme The Plan avec son ambiance légère et surtout Another World, la grande pièce du disque qui dure plus de huit minutes, alternant riffs brouillons, basse robotique, solos de guitare déchirés, envolées d’arpèges et de mélodies psychédéliques, pour un résultat atypique.

On retrouve rarement de telles structures dans le punk, disons que c’est presque contradictoire avec l’esprit du mouvement, et en fait c’est ce que j’aime bien avec Richard Hell. Blank Generation ne s’enferme pas dans un genre, il ne semble pas s’opposer ou exprimer sa contradiction envers quoi que ce soit, c’est le propre monde de son créateur, son propre mode de pensée qu’il expose, qu’il démonte. Cela ne suffit pas à faire de Blank Generation un album génial, car la musique reste globalement limitée (c’est encore et toujours la même chose qui me rebute dans le punk, ce souci du minimum syndical), mais il possède quand même un petit truc en plus, une dose de réflexion et de recul qui font par instant la différence.