Moloch : Book Of Angels Volume 6 (2006)



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1. Rimmon
2. Domiel
3. Mebriel
4. Savliel
5. Tufrial
6. Jerazol
7. Harshiel
8. Dumah
9. Harveil
10. Segef
11. Sabriel
12. Shokad
13. Lephiel
14. Hayyoth
15. Nuriel
16. Ubaviel
17. Hadrial
18. Cassiel
19. Rimmon


Uri Caine (ou comment avoir un nom classe) est un pianiste de jazz mais j’ai du mal à considérer ce disque comme un disque de jazz. Disons que si c’est du jazz cela n’a rien à voir avec la veine traditionnelle, en fait je rapprocherais davantage les chansons de ce disque de la musique classique free dans un registre un peu comparable à ce que John Cale a pu faire sur l’album The Academy In Peril (c’est le seul référent que je possède dans ce genre de musique que je n’ai pas spécialement l’habitude d’écouter). On retrouve donc une musique uniquement instrumentale, jouée au piano par Uri Caine, sans l’intervention d’aucun autre instrument, et ce durant près d’une heure vingt ! Le résultat est évidemment très particulier et… très long, mais je dois avoir une prédisposition pour apprécier le piano car je trouve le disque très réussi et vraiment superbe. En tout cas, le postulat de départ pour accrocher au disque c’est naturellement d’aimer le piano car on en bouffe en continu. Mais la musique n’est pas si hermétique que cela puisse paraître, elle sait même se faire accessible, alternant les atmosphères avec un sens de la mesure et de la subtilité admirable. Je serais bien incapable de juger objectivement de la qualité technique d’Uri Caine, mais la fluidité et la sensibilité de son jeu arrivent à me toucher donc j’imagine que c’est déjà admirable et situe le niveau du bonhomme.

Tous les morceaux, sans exception, sont néanmoins composés par John Zorn, pape touche à tout de la musique bizarre et azimutée (cela fait longtemps que j’entends parler de lui, mais il faudrait que je me penche vraiment sur ses œuvres plus personnelles car je ne saurais dire si la musique du disque ici présent traduit quelque chose de l’univers de John Zorn). Uri Caine joue du piano donc, et s’occupe également des arrangements, même si je ne vois pas de quels arrangements il peut-être question étant donné que le piano est le seul instrument. En tout cas, l’accumulation de ces morceaux au piano crée un effet hypnotique, hors du temps. Quand on se projette dans ce disque, tout semble disparaître, le temps, le lieu, les apparences, l’esbroufe, les détails, il ne reste plus que la musique et le piano d’Uri Caine qui trace tout droit et ne se préoccupe de rien. Quand une musique est livrée de manière aussi brute et spontanée, on ne peut que s’asseoir et écouter, l’accepter. Ce que je trouve de plus admirable dans cette musique c’est qu’elle sait cultiver sa part de mystère, le flot des notes en fait une œuvre foisonnante, inaccessible, impénétrable, impossible à déchiffrer de sorte qu’on ne peut que se contenter de se laisser porter par la musique sans réfléchir. Mais ce mouvement hypnotique est percé par des envolées soudaines et des mélodies sublimes esquissées à l’improviste au milieu d’un dédale de notes envoyées à la figure de l’auditeur. Ces passages mélodiques sont magnifiques et constituent en quelque sorte les portes d’accès à la compréhension, sinon à l’assimilation, de la musique et de son pouvoir envoûtant.

Les mélodies sont en tout cas finement ciselées, et leur subtilité fait merveille, tout en contraste, évoquant par instant l’atmosphère d’un conte des mille et une nuits, avec toujours cette aura mystique qui entoure la musique (on a même l’impression que certains thèmes reviennent tout au long des morceaux et renforcent la cohérence de l’ensemble). Uri Caine, aussi doué soit-il, ne fait pas dans le lyrisme pompier, au contraire, les quelques éclats de beauté mélodique sont toujours feutrés, étrangement sobres et contrabalancés par une sorte de désordre intérieur et bouillonnant qui ne peut jamais tout à fait atteindre l’harmonie et demeure ainsi profondément humain. C’est ce qui fait la force de la musique. Le disque est peut-être un peu long mais il arrive à se renouveler et à maintenir l’attention éveillée car la qualité est présente d’un bout à l’autre. Seulement, cette longueur fait que le disque ne peut pas être écouté en toute circonstance. Il faut avoir un peu de temps devant soi mais c’est le cas pour tous les albums qui durent longtemps, à vrai dire. En fait Moloch : Book Of Angels Volume 6 est le genre de disque à écouter pour se ressourcer au contact d’une musique brute, concrète et sans fioritures, qui sait être aussi bien insondable que totalement lumineuse de pureté.