Joan Baez (1960)



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1. Silver Dagger
2. East Virginia
3. Fare Thee Well (Ten Thousand Miles)
4. House of the Rising Sun
5. All My Trials
6. Wildwood Flower
7. Donna Donna
8. John Riley
9. Rake and Rambling Boy
10. Little Moses
11. Mary Hamilton
12. Henry Martin
13. El Preso Numero Nueve


En écoutant ce premier album de Joan Baez, sorti en 1960, je m’attendais à découvrir une musique folk dépassée ayant pris un méchant coup de vieux, mais en fait c’est loin d’être le cas. Dans mon esprit, avant l’émergence de Bob Dylan en version électrifiée (et donc avec Bringing It All Back Home en 1965), le folk était encroûté dans des inspirations trop traditionnelles et archaïques pour m’emballer. D’ailleurs, avant cette date, même Bob Dylan avec un des ses nombreux (soi disant) chef-d’œuvre, Freewheelin’, ne me convainc pas des masses. Alors comment la papesse du genre, celle là même qui a lancé la carrière du Bob (celui-ci en ayant bien profité visiblement), pouvait m’apporter l’illumination ? La musique de la chanteuse sur ce premier disque ne cache d’ailleurs pas ses racines, car il est composé uniquement de chansons traditionnelles à l'image de House Of The Rising Sun pour la plus connue (seule Donna Donna n'est pas un traditionnel même si c'est une reprise d'une chanson yiddish à l'origine). Les chansons sont donc conventionnelles et respectent les canons du genre avec pour la plupart une seule guitare acoustique jouée en finger-picking comme accompagnement.

La véritable force des morceaux réside plutôt dans l’interprétation de Joan Baez qui possède une voix assez captivante, au lyrisme étrange, à la fois légèrement désuet et évocateur d’un univers presque mythologique, résurgence d’un passé lointain et révolu. Le timbre haut perché de la chanteuse et ses trémolos pourront en irriter certains avec quelques vrillages de tympans au passage mais je trouve que la puissance de l’interprétation prend largement le dessus sur les aigus qui restent malgré tout très contrôlés et jamais envahissants. Ce qui est certain c’est qu’il faut apprécier la voix de Joan Baez pour apprécier sa musique, sinon c’est peine perdue. J’ai du mal à imaginer que la chanteuse a seulement 19 ans au moment où elle enregistre ce disque, car la maturité de son interprétation est bluffante. Non mais sérieux qu’est-ce que je faisais, moi, à 19 ans ? Rien. Bon, je ne fais toujours rien mais quand même quoi, chanter d’une manière pareille aussi jeune, c’est énorme. On pourrait en dire autant d’un paquet d’artistes qui sont en général très précoces à un âge où la plupart passent leur vie à ne penser à rien et à rien branler et poursuivront dans cette voie jusqu’à la fin de leurs jours, c’est vrai, mais je trouve que ce constat m’a vraiment marqué en ce qui concerne Joan Baez. Au fond tous les artistes des années 60 et 70 paraissent, aux personnes de ma génération, figés dans une image de retraités et de vieux briscards ayant atteint un âge canonique. Bref, ils nous paraissent quoi qu’il advienne plus vieux que nous, et c’est normal car ils le sont, et du coup on n’a pas de complexe car on a le sentiment qu’ils ont toujours été plus mûrs et en avance sur ce que l’on ne pourra jamais faire. Mais en fait on se rend rarement compte qu’à une époque ils ont été jeunes et même plus jeunes que nous (plus le temps passe et plus cela se vérifie, incroyable n’est-ce pas ?) à l’époque de leur gloire et de leur sommet artistique.

Bref, pour en revenir au cas Joan Baez, je reste sous le charme de son talent d’interprétation car elle arrive à insuffler une magie singulière dans les chansons qu’elle joue, une sorte de fraîcheur qui semble ouvrir la voie à un nouveau standard d’expression dans le folk naissant des années 60. C’est à la fois très respectueux des racines, conscient de l’héritage inévitable du genre et en même temps ouvert sur l’avenir avec une sorte d’esprit enlevé, frais, accessible. Joan Baez fait figure de ménestrelle des temps modernes (enfin en 1960) avec son lyrisme délicat, posture qui influencera un paquet d’artistes, jusqu’à aujourd’hui avec Joanna Newsom. On pourra également rapprocher de la musique de Joan Baez celle de son pote Leonard Cohen dont le magnétisme intemporel et puissant est assez similaire, même si l’interprétation des deux artistes est très différente (ma préférence allant à Leonard Cohen et à son timbre hypnotique), alors que le Bob Dylan des débuts n’est pas aussi captivant, je trouve.