You In Reverse (2006)



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1. Goin' Against Your Mind
2. Traces
3. Liar
4. Saturday
5. Wherever You Go
6. Conventional Wisdom
7. Gone
8. Mess With Time
9. Just a Habit
10. The Wait





Le groupe a attendu cinq ans avant de sortir cet album, et renoue avec une musique un peu plus musclée et frontale que sur le précédent disque, avec des morceaux flirtant à nouveau avec les cinq minutes (seul le morceau Saturday fait deux minutes et des brouettes). Je trouve cependant que l’inspiration n’est plus la même qu’à la fin des années 90, à l’époque où le groupe a réalisé Perfect From Now On et Keep It Like A Secret. Le son et les guitares me paraissent plus classiques et moins aventureuses, comme si le groupe s’était assagi, dans une certaine mesure, en se contentant de s’inscrire dans la lignée des artistes qui les ont inspirés, à commencer par Neil Young en version électrique. L’énergie dégagée par les chansons est donc beaucoup plus conventionnelle, elles ont toutes un côté rock brut sans renouer avec les structures vertigineuses et torturées que le groupe a pu composer par le passé. Mais si en terme d’originalité, ce You In Reverse ne rivalise pas avec ses illustres prédécesseurs, il conserve une atmosphère accrocheuse car le groupe est toujours aussi excellent dans le registre du rock pur, il n’a vraiment rien perdu de son talent. Les parties de guitare sont sans doute moins étourdissantes et utilisées dans un registre plus terre à terre, mais elles continuent à offrir de grands moments de rock conquérant et emballant à l’image de la longue cavalcade Goin’ Against Your Mind, de Wherever You Go, parcouru de tremblements électriques que n’aurait pas renié le Crazy Horse, ou bien encore de Conventional Wisdom. J’avoue qu’au début j’ai trouvé ces morceaux un peu décevants par le classicisme de leur dynamique, à mon sens simpliste par rapport à ce que le groupe a pu faire auparavant. Goin’ Against Your Mind, par exemple, est un titre encensé par tout le monde, mais au lieu de prendre une claque en l’écoutant pour la première fois je me suis retrouvé avec un titre misant sur un riff de rien du tout pour tenir plus de huit minutes, loin du foisonnement explosif d’un Broken Chairs ou d’un The Plan.

Et puis au bout de quelques écoutes j’ai fini par être conquis car le groupe possède toujours cette sensibilité singulière, qui lui permet de transformer un morceau même banal en une œuvre personnelle et unique, par sa capacité à insuffler des sentiments et une urgence dans un seul et même élan. Cette particularité n’est toutefois pas aussi flagrante et maîtrisée qu’avant, ce qui explique en partie la déception que l’on peut ressentir à cause de la double personnalité et de la versatilité de la plupart des chansons qui proposent souvent un versant classique avant de déboucher sur une partie inattendue qui métamorphose complètement le morceau et lui donne un nouvel éclairage ainsi qu’une nouvelle dimension. Conventional Wisdom aurait été bas du front sans sa seconde partie qui s’envole bien haut, et Mess With Time aurait paru primaire sans le break qui intervient au milieu du morceau lui donnant une tournure beaucoup plus suprenante et addictive. Enfin, Gone est transcendé par son final tétanisant à l’orgue, ou comment le groupe exprime son génie atmosphérique et sa puissance émotionnelle avec deux accords de clavier obsédants, le genre de passage qui montre à quel point Built To Spill est un groupe inspiré et si captivant. Dans le même ordre d’idée si le groupe n’a rien perdu de son talent mélodique il s’exprime de manière plus traditionnelle, avec des chansons presque entièrement dédiées aux mélodies calmes et émouvantes, là où auparavant les guitares crépitantes venaient les transgresser. On a donc des moments superbes, délicats et planants, totalement pacifiés (ou presque) avec Traces, Liar et The Wait, et c’est magnifique à pleurer. Ces titres, de même que Gone, annoncent d’ailleurs l’approche que le groupe va adopter sur There Is No Ennemy, avec une majorité de chansons privilégiant la finesse et la beauté des mélodies à l’énergie viscérale. Dans l’ensemble, You In Reverse est un disque moins renversant que les deux incontournables du groupe (Perfect From Now On et Keep It Like A Secret), car les particularités de Built To Spill s’expriment de manière plus fragmentaires et moins fusionnelles, mais l’album n’en reste pas moins excellent avec des chansons qui finissent par révéler leur magnétisme. Je dirais même que je préfère You In Reverse à Perfect From Now, car le disque est moins monolithique et de fait plus expressif, vivifiant, contrasté, et quelque part plus attachant, accrocheur et accessible. Le génie à taille humaine, perfectible.