Keep It Like A Secret (1999)



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1. The Plan
2. Center of the Universe
3. Carry the Zero
4. Sidewalk
5. Bad Light
6. Time Trap
7. Else
8. You Were Right
9. Temporarily Blind
10. Broken Chairs





Built To Spill est un nom de plus à rajouter à la longue liste des bons groupes indie rock ayant peuplé les années 90. C’est vraiment le genre de groupe qui me fait encore plus apprécier cette période décidément très fertile en bonne musique. A vrai dire c’est sans doute la période la plus intéressante et la plus prolifique en ce qui concerne la musique populaire dans toutes ses déclinaisons. Ce que j’aime avec des groupes comme Built To Spill c’est la manière d’appréhender la musique, pleine d’énergie, de rage et en même temps avec la volonté de proposer quelque chose d’accessible, d’enlevé, mélodique, pop, réjouissant, bref la formule magique du rock composé et joué à la perfection. L’album précédent, Perfect From Now On, semble être le véritable chef-d’œuvre du groupe, mais Keep It Like A Secret, disque sorti en 1999, est franchement excellent même si certains morceaux sortent plus particulièrement du lot et d’autres, sans forcément être moins bons, sont un peu moins marquants. Je retiendrais ainsi les trois premières chansons qui ouvrent idéalement le disque. La musique de Built To Spill se caractérise par l’importance accordée aux guitares électriques qui sont omniprésentes et lâchent aussi bien des power chords saturés que des passages plus posés, faits d’arpèges étrangement mélancoliques, toujours avec un souci de spontanéité, de fraîcheur et de surprise.

On assiste ainsi à un paquet de breaks et à des structures que l’on pourrait presque qualifier de progressives selon les chansons qui ne se reposent jamais sur leurs acquis et semblent vouloir explorer toujours plus loin les horizons sonores qu’elles déploient dans les oreilles de l’auditeur. J’aime vraiment cette approche, les guitares électriques demeurent l’instrument rock par excellence, et elles sont parfaitement ancrées dans la culture de Built To Spill, mais l’utilisation qui en est faite n’a finalement pas grand-chose à voir avec ce que les groupes des années 70 en ont fait. On retrouve une candeur et une spontanéité qui font du bien et ne plombent pas la musique. La virtuosité n’est pas étalée, même si les musiciens ne sont pas manchots et se permettent quelques solos bien sentis. En vérité, ce constat pourrait être élargi à la plupart des formations rock des années 1990, la guitare, débarrassée de ses guitar heroes, des scléroses conceptuelles (prog, jazz rock) ou bas du front (punk), devient un instrument mis au service de la musique, de la mélodie, un instrument de l’imaginaire qui dresse de nouveaux paysages sonores sans renier l’urgence qui définit la guitare électrique. L’héritage est commun mais le rock des années 1990, en terme de son, ne doit plus grand-chose aux années 1970, il a réussi à se forger sa propre identité pour ne plus évoquer que lui-même. Ne plus (vraiment) ressentir le poids des années 1970 est une des choses qui fait que j’apprécie autant la fraîcheur créatrice des années 90. Il y a eu les Pixies dans le registre cosmique, Nirvana dans celui de la rage brute, Teenage Fanclub dans celui de la pop déchirée (jusqu’à Thirteen), Supergrass dans celui du punk mélodique rigolo, et d’autres (Cake, Radiohead même si je n’accroche pas vraiment à OK Computer). Built To Spill fait indéniablement partie de cette grande famille du rock à guitare qui tutoie les étoiles et qui n’a peur de rien. Et j’aime cet esprit conquérant, cette musique enjouée et positive.

Outre les trois premières chansons (The Plan, Center Of The Universe et Carry The Zero) – de superbes morceaux pop rock comme on n’en fait plus avec des passages stratosphériques à la guitare, s’enchaînant avec des accélérations et des mélodies efficaces (Carry The Zero est planant), qui définissent à eux seuls l’esprit 90’s et symbolisent ce que l’on peut trouver de plus réjouissant dans le domaine – bref, outre ces trois premiers titres, je retiendrais le magnifiquement sublime Else, sans doute le plus beau morceau de l’album avec des petites notes de guitare tendues lors des refrains qui m’émerveillent à chaque fois. La palme du morceau le plus ambitieux et conquérant revient toutefois au final Broken Chairs, qui s’envolent dans des riffs et des solos de guitare frisant le malstrom jouissif avec des touches de piano et des sifflements amusants. Ce titre représente bien le côte audacieux, aventureux ainsi que l’identité affirmée de Built To Spill. Le groupe possède un univers bien à lui, unique en son genre, où l’aspect rock à guitare classique côtoie des audaces sonores et mélodiques (la voix du chanteur Doug Martsch par exemple, un peu nasillarde) qui font définitivement tout le charme de la musique de Built To Spill. Il ne faut donc pas se fier à la pochette bien moche qui aurait pu me faire passer à côté du disque, depuis le temps que je le voyais croupir dans les bacs de la médiathèque sans jamais oser le prendre (on ne parlera jamais assez de l’importance cruciale des pochettes). C’eut été dommage, vraiment.





En fait, Keep It Like A Secret est encore mieux que cela, c’est sans doute le disque le plus impressionnant et abouti de Built To Spill, surtout quand on commence à prendre conscience de la manière dont les morceaux sont construits et quand ils finissent par s’immiscer en nous, à nous happer au cœur du tourbillon stratosphérique des guitares s’entremêlant jusqu’à l’extase auditive. Pour remettre plus simplement cet album dans le contexte de la discographie du groupe, on peut dire que la musique n’est sans doute pas aussi surprenante que cela, et elle est dans un sens moins aventureuse que sur Perfect From Now On, mais on est en présence d’un aboutissement évident, un sommet artistique. Laissant un peu les longues envolées complexes, le groupe retrouve un format plus condensé, plus évident, réalisant en quelque sorte une version améliorée et ultime de There Is Nothing Wrong With Love, avec une production monstrueuse qui propulse les chansons dans une dimension cosmique. Les guitares sont démentielles, elles dégagent un souffle ravageur, donnant une puissance sans commune mesure à la musique du groupe. Les couches de guitares s’empilent ainsi en créant une sorte de rouleau compresseur obsédant, capable malgré tout de rester étrangement lyrique et touchant, dans la grande tradition du groupe, ce qui n’en est que plus bluffant. On touche enfin à l’épique, au phénoménal, au titanesque. En se concentrant sur des structures plus courtes et maîtrisées, la musique gagne une densité effarante, et chaque rupture éclate comme jamais, tranchant comme les breaks tronçonnants de Sidewalk ou comme les incessantes fluctuations rythmiques et mélodiques de The Plan et Center Of The Universe. Ce n’est pas parce que la durée des chansons est réduite que le groupe a perdu le talent unique de composer des architectures originales et décoiffantes qui épatent quand on essaie de comprendre la manière dont un cerveau humain a pu concevoir de telles choses.

Condenser autant d’idées en si peu de temps, en l’espace de chansons aussi brèves, relève de l’exploit et n’en est que plus impressionnant : jamais personne n’a osé créer une pop pareille, car, oui, il est ici question de pop plus qu'autre chose. C’est d’ailleurs ce qui fait de Keep It Like A Secret un album aussi renversant. Et finalement tous les morceaux sont bons, sans exception. Je ne vois pas comment j’ai pu ne pas être terrassé par les saillies de Sidewalk ou la grandeur désenchantée de You Were Right, sans parler de l’entêtant Bad Light ou de la dualité de Time Trap, même si c’est vrai que The Plan et Center Of The Universe en imposent en introduction. Les deux meilleurs titres, s’il faut choisir, restent cependant Carry The Zero et surtout Else qui me fout toujours le cafard avec ses notes de guitare, et puis cette chanson m’évoque des souvenirs particuliers (le moment où j’ai découvert l’album en fait). Built To Spill n’a jamais été aussi planant, sublime et émouvant que sur ces chansons qui semblent ne pas toucher terre. Et puis Broken Chairs est vraiment un final dantesque qui réinvente, une fois de plus, le maellstrom guitarisque jouissif signé Built To Spill en y ajoutant des pointes de claviers formant un bordel organisé particulièrement copieux. Donc, non, Built To Spill n’est pas un nom de plus à ajouter à la liste des bons groupes des années 90, c’est LE nom, en tout cas un des groupes les plus intéressants et passionnants de la période. Maintenant, si Keep It Like A Secret est à mon sens le meilleur album du groupe c’est aussi un des plus frustrants car il est impossible de renouer avec la révélation saisissante qui s’empare de nous une fois que l’on a pris conscience du contenu étourdissant du disque. C’est, j'imagine, le drame de tous les grands albums.