Happy Sad (1969)



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1. Strange Feelin'
2. Buzzin' Fly
3. Love From Room 109 at The Islander (On Pacific Coast Highway)
4. Dream Letter
5. Gypsy Woman
6. Sing a Song for You









On comprend, dès les premières secondes de Strange Feelin’, que Tim Buckley s’aventure dans de nouvelles contrées musicales, sensiblement différentes de celles de son précédent album. On pouvait néanmoins déceler quelques indices sur la chanson Goodbye & Hello dont la structure assez libre présageait déjà le désir de l’artiste d’explorer et de défricher des territoires vierges, des désirs d’ailleurs puisant dans des mélanges d’influences aussi divers que variés, tout en gardant une base folk. Happy Sad concrétise cette volonté en amenant l’univers de Tim Buckley dans un registre parfois proche du jazz, ce qui se traduit par des morceaux qui prennent le temps de s’étirer, de manière calme, tout en feeling et en retenue, avec une sorte de fraîcheur et de liberté sans commune mesure. On est loin des envolées épiques de Pleasant Street et I Never Asked To Be Your Mountain. Le chanteur semble au contraire s’en éloigner le plus possible ce qui est déroutant au premier abord, car on a le sentiment d’une baisse d’intensité, d’une gestion de l’effort et de la prise de risque. En vérité l’atmosphère d’Happy Sad est beaucoup plus subtile, elle réside justement dans ce dosage si fin, entre retenue, beauté, calme et sérénité. L’influence du jazz se ressent dans l’instrumentation, souvent minimaliste, très classe, mais on reste loin de ce que l’on identifie classiquement dans ce genre. Je ne suis pas très sensible au jazz, alors que je trouve la musique des morceaux d’Happy Sad magnifique, gorgée de feeling, avec une économie d’effets qui touchent juste (à l’image de l’utilisation qui est faite du vibraphone).

Les musiciens ne font à aucun moment dans la démonstration, le minimalisme de la musique se traduit surtout par une pureté absolue, et une ambiance paisible qui est vraiment unique en son genre. Les modulations de la voix de Tim Buckley font également merveille, dans un registre beaucoup plus nuancé et original que par le passé, sans perdre une once de sa sensibilité chaleureuse. Le chanteur prend une dimension supplémentaire au contact de ces chansons aventureuses. Les structures longues et éclatées semblent flirter avec l’improvisation mais elles confèrent à la musique un souffle de liberté apaisant, revigorant. J’oserais presque dire que la composition des morceaux est parfaite, sans aucune faute de goût. Les quatre premières chansons (ainsi que la dernière) sont sublimes. Elles nous projettent dans une dimension hors du temps, et ont le don d’émettre des ondes de bien être, comme si en les écoutant on se sentait capable d’être enfin en paix avec soi-même. En fait, on est en paix avec soi même, on ne pense plus qu’au calme qui règne dans nos oreilles et dans notre esprit. L’équilibre atteint par l’album est fantastique, il est touché par la grâce sans jamais en faire trop. J’aime particulièrement le swing tranquille de Strange Feelin’ et Buzzin’ Fly mais le véritable morceau de bravoure est Love From Room 109th qui dure dix minutes et semble muer de secondes en secondes sans jamais se départir d’un calme et d’une beauté fascinants.

Le seul titre un peu moins emballant que le reste est Gypsy Woman qui n’est rien de plus qu’un jam de douze minutes, aux relents tribaux. Disons que cette chanson est plus générique, elle est sans surprise et reste conforme à ce qu’il pouvait se faire à l’époque, alors que tous les autres titres du disque dégagent une ambiance tout à fait singulière, qui n’a pas d’équivalent (en tout cas dans ce que je connais). Gypsy Woman est néanmoins loin d’être un mauvais morceau et à vrai dire on ne voit pas passer les douze minutes, ce qui n’est pas un mince exploit étant donné la structure volontairement répétitive et entêtante de la chanson. Dans un sens on peut dire que Gypsy Woman est nécessaire à l’alchimie du disque et permet non seulement d’enclencher une nouvelle dynamique avant de conclure avec un retour au calme sur le magnifique Sing A Song For You, mais également de faire ressortir la pureté immaculée des autres chansons qui sont quasiment l’opposé du déferlement énergique et roots incarné par Gypsy Woman. Quoi qu’il en soit, Happy Sad est une preuve supplémentaire du génie particulier de Tim Buckley qui propose une musique radicalement différente de ce qu’il a pu faire auparavant sans jamais paraître dépassé par ses ambitions. Il reste au contraire parfaitement maître de son sujet et livre un album encore plus fort et à l’identité encore plus affirmée que pouvait l’être Goodbye & Hello, en misant sur des effets et une approche musicale complètement nouvelle. C’est justement parce qu’il s’aventure dans un autre registre, et qu’il réussit son coup sans sourciller, que le disque s’affirme comme une œuvre beaucoup plus étonnante, voire intense et fascinante, que son aîné.