Abbey Road (1969)



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1. Come Together
2. Something
3. Maxwell's Silver Hammer
4. Oh! Darling
5. Octopus's Garden
6. I Want You (She's So Heavy)
7. Here Comes the Sun
8. Because
9. You Never Give Me Your Money
10. Sun King
11. Mean Mr. Mustard
12. Polythene Pam
13. She Came in Through the Bathroom Window
14. Golden Slumbers
15. Carry That Weight
16. The End
17. Her Majesty


J’ai mis un peu de temps avant d’écouter Abbey Road car je souhaitais me réserver la surprise de découvrir un dernier Beatles, et pas n’importe lequel : le meilleur album du groupe. Ou en tout cas considéré comme tel par un grand nombre de personnes. Bon, je ne sais pas si je suis encore bien placé pour parler de ce disque car je ne l’ai peut-être pas suffisamment écouté pour pouvoir le juger comme il se doit. Disons que j’ai le sentiment de l’avoir bien écouté pour arriver à cerner ses limites, maintenant j’attends une hypothétique révélation au hasard d’une écoute, mais je dubite sur la possibilité que cela survienne. Car je ne vois pas ce que ce dernier album des Beatles a de fantastique, et surtout ce qu’il a de mieux que les autres. J’aime beaucoup les Beatles, mais je trouve qu’ils n’ont jamais réussi à sortir un album parfait, ils ne me paraissent définitivement pas très doués pour cela, ils produisent trop de chansons mineures et ont du mal à proposer une œuvre cohérente et homogène. Je ne sais pas si les disparités de plus en plus profondes entre John, Paul et George, expliquent cela, mais en tout cas c’est ce que je ressens en écoutant leurs disques. Rubber Soul (surtout) et Revolver m’ont toujours paru surfaits. J’aime bien Sergeant Pepper car c’est le seul disque du groupe qui fasse l’effort de proposer une œuvre construite mais il comporte des faiblesses qui ne justifient sans doute pas le culte qu’on peut lui vouer. J’adore le double blanc car il ne cherche justement pas à être un album et réussit parfaitement sur ce point, il mélange tout et n’importe quoi dans un gros bordel et dans un grand bonheur, et c’est définitivement dans ce registre que les Beatles sont les plus à l’aise et s’expriment le mieux. Ils balancent leurs folies ludiques et les empilent sans trop réfléchir, point. Le double blanc prouve en fait que le groupe n’a jamais été fait pour composer un véritable album.

Enfin, j’attendais quand même d’avoir une véritable révélation du génie transcendant du groupe qui aille au-delà d’une vaste foire musicale, toute aussi géniale et délirante qu’elle puisse être. Bref, j’espérais trouver avec Abbey Road l’œuvre définitive et ultime des Beatles qui remise tous mes doutes au placard. Et ben c'est raté. Si on écoute les commentaires les plus élogieux sur ce disque, on a l’impression que le groupe passe dans une dimension supérieure et trouve son aboutissement complet. Du coup, la chose qui m’a le plus surpris quand j’ai découvert Abbey Road c’est le sentiment assez vif d’entendre un groupe davantage au bout du rouleau que totalement épanoui et au pinacle de son inspiration. J’exagère en disant au bout du rouleau mais ça sent clairement la fin. Je ne vois pas comment on peut considérer que le groupe a effectué des progrès ou délivre des choses meilleures qu’auparavant. J’ai plutôt l’impression que l’on assiste à une baisse d’inspiration et à une régression dans ce qui faisait le charme et la particularité du groupe. On ne peut pas dire qu’un morceau comme Oh ! Darling soit fantastique, c’est juste du rock bas du front sans aucun effort de composition, du McCartney tout venant qui n’arrive même pas à la cheville de n’importe quel titre rock de Ram. On pourrait en dire presque autant de Maxwell’s Silver Hammer et You Never Give Me Your Money si ces morceaux n’étaient pas égayés par quelques petites originalités qui apportent un peu de décalage à des trucs déjà recyclés maintes et maintes fois qui sonnent comme des compositions clichés made in McCartney.

La chanson qui symbolise toutefois le plus le manque d’inspiration flagrant du disque reste I Want You. Comment peut-on considérer cet essai de hard rock lourdaud comme un des meilleurs titres du groupe ? A mes yeux, ce morceau est l’antithèse des Beatles. Ce que j’aime chez ce groupe c’est justement de ne pas composer ce genre de titre, de ne pas tomber dans une telle facilité. Avec I Want You, les Beatles se contentent de faire comme tout le monde, ce qui n’a bien évidemment aucun intérêt. Du rock lourd qui jamme, n’importe qui en faisait à l’époque, et les Beatles sont loin d’être les plus doués dans ce registre. En soi, le morceau n’est pas mauvais, mais il n’est pas intéressant, c’est comme si le groupe diluait ce qui faisait sa force et sa personnalité dans une musique passe partout, qui, en plus de ça, prend plus de place qu’il n’est nécessaire, histoire de faire passer le truc comme une démonstration qui claque, alors que ça tourne dans le vide. En écoutant ce morceau je comprends pourquoi John Lennon a eu besoin de faire une thérapie du cri primal. Après une chanson aussi pesante et si stéréotypée, on a envie de crier un bon coup, de revenir à quelque chose de plus sobre, sec, essentiel, et c’est ce que fera Lennon avec le magistral Plastic Ono Band. En fin de compte, I Want You représente le poids et l’inertie monstrueuse du groupe à cette période : les Beatles n’avaient plus rien à dire. C’est ce que je ressens sur la plupart des titres qui me semblent composés de manière si standard que j’ai du mal à voir où est passée la magie du groupe, cet art de rendre la chanson la plus banale malgré tout plaisante à écouter, grâce à une vision musicale décalée et ludique.

Sur Abbey Road, le groupe sort les grands sabots et se fond dans le paysage de l’époque, sans faire l’effort de se démarquer, les Beatles font désormais comme le premier groupe venu : du rock empâté sans originalité. Je ne dis pas que toutes les chansons du disque sont mauvaises mais elles n’ont franchement rien de plus que ce que le groupe a pu faire sur les albums précédents, au contraire. Naturellement, on peut mentionner deux ou trois titres qui se détachent du lot, à l’image du génial Come Together, toujours aussi tendu et bon qui, lui, représente vraiment la démarche si singulière vis-à-vis du rock que le groupe avait su cultiver, et de Something… et encore, car je trouve que George Harrison fera une bonne poignée de morceaux bien meilleurs que Something sur All Things Must Pass. Les parties de guitare de Something ainsi que les refrains captent à merveille la finesse de l’écriture d’Harrison, mais les couplets manquent un peu de grâce, ce qui rend le morceau finalement plutôt bancal. On peut également citer Because au rayon des bons morceaux, à vrai dire ce titre m’évoque ce que feront les Pretty Things sur Parachute, en élaborant le même genre d’atmosphère onirique que sur le morceau des Beatles. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose qui annonce le chef-d’œuvre des Pretty Things, puisqu'on retrouve le principe de l’enchaînement de morceaux courts sur Abbey Road et Parachute. De là à dire que les Pretty Things se sont largement inspirés des Beatles pour composer leur album, cela me paraît presque évident car il était de toute manière difficile d’ignorer la musique des quatre fantastiques, surtout quand on boxait dans la même catégorie.

Mais j’aurais presque envie de dire que Parachute est le disque que n’a pas réussi à être Abbey Road. Tout est mieux construit et élaboré sur Parachute. Il suffit de considérer l’enchaînement de la mini-symphonie, qui me paraît beaucoup plus abouti et maîtrisé chez les Pretty Things, chaque transition et chaque bout de morceau étant très cohérents les uns entre les autres, en amenant une véritable progression qui installe l’atmosphère du disque avant de passer aux pièces maîtresses du milieu que sont Grass et Sickle Clowns. Sur Abbey Road, l’utilité de l’enchaînement des titres me semble moins pertinent et moins réussi. On a surtout le sentiment que le groupe essaie de faire passer cela pour une démonstration de force. Ils ont envoyé du lourd en première partie du disque et s’essaient à autre chose, de plus osé, en seconde partie, comme pour épater un peu plus la galerie. A mon sens, cela contribue à l’éparpillement, au morcellement et au déséquilibre de l’album qui part dans tous les sens, sans que jamais ne se dégagent une vision ou une atmosphère bien définies. Le groupe a le concept mais pas forcément la maîtrise. Ce que je trouve frustrant dans l’enchaînement de la dernière partie c’est l’impression de travail et d’arrangement sur certains morceaux et le fait qu’ils soient zappés de manière très rapide, pour passer du coq à l’âne, frénétiquement, sans que cela apporte plus de valeur et de portée aux bouts de morceaux en question. L’intérêt de la chose c’est que chaque titre fasse briller l’ensemble et que l’on ressorte, au final, avec le sentiment d’avoir écouté quelque chose de fort, d'élaboré, dont la somme des parties dépasse la valeur des parties. C’est loin d’être le cas quand on arrive au bout de The End, on est surtout trimballé dans tous les sens sans globalité.

Et puis il faut préciser que l’enchaînement ne se fait pas sur les huit derniers titres, il concerne uniquement Sun King / Mean Mr Mustard / Polythene Pam / She Came In Through The Bathroom Window, puis Golden Slumbers / Carry That Weight / The End. On compte essentiellement deux transitions réussies, celle entre le nerveux Polythene Pam et le conquérant She Came In Through The Bathroom Window (qui est presque un bon morceau à lui tout seul) et celle entre Golden Slumbers et Carry That Weight qui s’envole sur des chœurs stratosphérique un peu similaire à ce que fera Paul avec Admiral Hasley/Uncle Albert sur Ram. Mais à la limite ces deux derniers titres auraient pu faire un seul morceau en une piste. Alors que The End aurait pu être découpé en deux pistes, la première partie quasi instrumentale n’ayant rien à voir avec le final émouvant. Bref, le découpage des morceaux est aléatoire, ce qui amène à croire que toutes ces transitions n’ont pas été vraiment réfléchies. On a surtout l’impression que le groupe et pour être plus précis les quatre membres chacun dans leur coin, ont composé des bouts de trucs, pour les coller les uns à la suite des autres sans réfléchir plus loin. On cherche en vain la progression subtile des morceaux qui s’assemblent de manière cohérente, à la fois proches et modulant sensiblement l’atmosphère par petites touches comme le font les Pretty Things sur les premiers titres de Parachute.

Malgré tout ce que je dis, je considère Abbey Road comme un bon album, mais je ne vois tout simplement pas ce qu’il a de génial ou de mieux que les autres disques des Beatles. A mon sens, il ne fait que confirmer les faiblesses du groupe, sans forcément en souligner les qualités. Les Beatles ont été incapables de composer un album abouti et cohérent, si ce n’est avec Sergeant Pepper. Leurs disques ressemblent plus à des compilations de morceaux plus ou moins bons, sans véritable ligne directrice, et Abbey Road ne fait pas exception, bien au contraire. Le disque contient sa traditionnelle poignée de chansons à l’intérêt inégal qui ne brillent pas plus que cela et qui, en outre, semblent plombées par des inspirations étonamment stéréotypées pour une raison qui me paraît évidente : la lassitude. Je ne peux m’enlever de la tête l’idée que Abbey Road sent la fin de l’histoire, et non pas parce que c’est bel et bien la fin de l’histoire, mais parce que la musique sonne comme une évidence. On entend que les membres du groupe ont envie de voir ailleurs, et n’aspirent qu’à prendre un peu d’air et de distance. Les morceaux de McCartney annoncent clairement ceux de Ram, Lennon partira dans un trip totalement opposé, cathartique, Harrison pourra enfin lâcher sa chiasse et Ringo… pourra filmer T.Rex. Abbey Road traduit cette somme de frustrations, ces désirs contraires, plus que n’importe quel autre album du groupe, plus même que le double blanc qui arrivait à transformer cette contrainte en exutoire.

D’ailleurs, je pense que la plupart des morceaux d’Abbey Road auraient été plus à leur place, plus à l’aise, glissés dans le foutoir du double blanc. C’est encore et toujours le même problème avec les Beatles : beaucoup de leurs compositions sont sympathiques mais n’ont pas la carrure suffisante pour être considérés comme des chefs-d’œuvre et c’est d’ailleurs ce qui rend leurs albums si souvent inégaux. Il en effet difficile de concevoir un album génial avec quelques morceaux juste sympathiques, car on trouve immanquablement que ces morceaux possèdent plus d’importance que cela devrait, au vu de leurs mérites. Moins l’album possède de chansons et plus ce problème se pose, car les morceaux prennent proportionnellement beaucoup plus de place et d’importance. Mais ce souci disparaît avec le double blanc car le principe de ce disque est justement d’empiler les morceaux, quelle que soit leur valeur intrinsèque : on est davantage dans une approche quantitative que qualitative, et de ce fait un morceau juste sympathique passe beaucoup mieux et devient même encore plus attachant. Et comme les Beatles sont les champions des chansons sympathiques, le disque foutoir est le format idéal pour leur musique. Donc voilà, Abbey Road ne constitue pas une révélation si on a déjà écouté les précédents disques du groupe, car je ne vois pas ce que l’on peut trouver de neuf dedans. C’est un bon album, avec quelques bons morceaux, mais pas un grand album, tout comme les autres œuvres du groupe. Apparemment, John Lennon détestait ce disque. Je crois que je vais finir par adorer ce gars. Enfin, je suis loin de détester Abbey Road mais je continue à préférer le double blanc mais également Sergeant Pepper. En tout cas je ne sais pas s’il est nécessaire de regretter la séparation des Beatles car plus rien ne semblait pouvoir être dit après cet ultime album qui trahit des signes évidents de faiblesses.