Beach House (2006)



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1. Saltwater
2. Tokyo Witch
3. Apple Orchard
4. Master of None
5. Auburn and Ivory
6. Childhood
7. Lovelier Girl
8. House on the Hill
9. Heart and Lungs






Je ne sais par quel miracle la musique de Beach House arrive à créer une nostalgie de rêveries insondables. Les mots ne sont pas assez forts pour évoquer le pouvoir étrange des chansons de ce groupe : cela dépasse l’entendement. Avec le temps, j’ai appris à me méfier des emportements verbaux excessifs à propos de certains albums et il y a fort à parier que ce que je vais écrire ici ne saura que très partiellement et de manière maladroite restituer l’atmosphère cotonneuse de l’univers de Beach House. En faire trop suffit à briser la magie d’une musique si pure qu’elle en devient insaisissable, presque trop belle pour être réelle. Mais en même temps, comment capter ce que représente la musique de ce groupe ? Je pense de plus en plus que les mots donnent trop d’importance à certaines choses qui méritent de rester ce qu’elles sont et ce qu’elles transmettent, de demeurer dans le domaine du ressenti, de l’évanescent. Mais quand on ressent au fond de soi de telles doses d’évasion, pour ne pas dire carrément de shoots de bien-être, il est difficile de se retenir et de ne pas tenter d’exprimer la puissance des émotions qui nous subjuguent. Ce qui me rend le plus triste au fond, bien plus que d’écouter la musique de Beach House, c’est de savoir que le pouvoir des ces chansons va s’effriter et s’en aller au fil du temps. C’est le drame de l’art musical dans son ensemble, mais Beach House fait partie des groupes avec lesquels ce sentiment est encore plus aïgu, plus déchirant, car l’envoutement est si puissant qu’il devient impossible de se contenter du simple souvenir de l’état dans lequel la musique a pu nous mettre.

Quoi qu’il en soit, les chansons de Beach House sont tout à fait uniques et indéfinissables. Leur légèreté apparente aurait tôt fait de les reléguer au rayon de la pop guimauve pour romantiques à la mélancolie incurable. Le groupe fait tout pour cultiver cet esprit, en composant des morceaux à l’atmosphère très proche, pour un résultat encore plus homogène et hors de tout, hors du temps, une échappée dans les effluves évanescents d’un univers fantasmé, paradisiaque, immaculé et innocent. Inutile de s’attendre à une cassure, Beach House s’évertue à nous plonger de plus en plus dans une sorte d’état second, anesthésié et fasciné par la nonchalance et la paresse lancinante dégagée par la musique. Les chansons créent un engourdissement sans précédent, s’accaparent notre esprit, pour nous envouter et nous posséder. La musique du groupe est faussement monotone, car c’est bel et bien grâce à ce détachement et à ce côté lancinant, voire répétitif, en tout cas très homogène et linéaire (le groupe joue à peu près tout le temps la même chose), que les morceaux émerveillent et se transforment petit à petit en chansons oniriques, à la beauté si pure et intacte. Dans le même temps, l’ambiance qui se tisse est tellement tétanisante, qu’il est impossible de cataloguer Beach House dans la catégorie des gentils groupes pop naïfs et rêveurs. La tentation est forte de ne voir dans la musique du groupe qu’un simple travail bien ficelé, trop propre pour pouvoir le prendre au sérieux. Pourtant la musique de Beach House se révèle être d’une profondeur étonnante et une fois que l’on est entré dans son univers il est difficile de s’en détacher tant les émotions qui s’en dégagent sont fortes et vont bien au-delà d’une pop finement emballée qui s’oublie vite.

En fait la musique est tellement grâcieuse et aérienne qu’elle vole très haut au-dessus du reste, elle flotte littéralement, elle semble presque n’avoir pas de prise sur le monde, de réalité, et on n’a pas plus de prise sur elle. L’art du groupe réside vraiment dans cette capacité à créer une atmosphère détachée de tout, sans que l’on puisse justement expliquer pourquoi la voix langoureuse de la chanteuse, et les instruments carillonants navigant dans l’éther, arrivent à produire une telle alchimie, là où tant d’autres groupes n’en font pas autant avec les mêmes ingrédients. Finalement, le talent de Beach House pour capter dans ses chansons une nostalgie mélancolique presque miraculeuse m’évoque un autre groupe au nom proche, les Beach Boys, alors même que la musique de ces deux groupes n’a absolument rien à voir. Ce qui est miraculeux surtout, c’est d’avoir composé un premier album aussi réussi que celui de Beach House. Le suivant, Devotion, semble plus abouti avec des chansons plus évidentes, pourtant je pense que le premier opus est légèrement supérieur car on y sent une fraîcheur, une cohésion et une régularité dans la qualité encore plus grandes que dans Devotion. Les morceaux sont plus longs en bouche, ils se révèlent au fur et à mesure des écoutes et quand on se rend compte qu’ils sont presque tous, si ce n’est tous, parfaits, et bien on est obligé de tomber la bouche : que ce soit avec l’ouverture euphorisante Saltwater, le slow motion Apple Orchard, l’entêtant (et tubesque) Master Of None, ou bien encore Tokyo Witch, Childhood (le break en douceur au milieu du morceau est sublime), House On The Hill et Heart And Lungs. Ce sont 36 minutes proches de la perfection (même le titre caché final tout mal produit est bon), et qui, à ma connaissance, n’ont aucun équivalent.