Extraordinary Machine (2005)



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1. Extraordinary Machine
2. Get Him Back
3. O' Sailor
4. Better Version of Me
5. Tymps (The Sick in the Head Song)
6. Parting Gift
7. Window
8. Oh Well
9. Please Please Please
10. Red Red Red
11. Not About Love
12. Waltz (Better Than Fine)



Il y a sans doute mieux pour appréhender l’univers de Fiona Apple que de commencer par Extraordinary Machine, son troisième album sorti en 2005. Avant même d’écouter ce disque j’avais du mal à cerner l’identité de la chanteuse, mais il faut dire que je me basais sur trois fois rien : un nom relativement connu qui évoque quelque chose et une reprise de Across The Universe des Beatles au pathos aseptisé. En gros je m’étais forgé l’image d’une artiste mainstream avec du bon goût mais avec des penchants pour la facilité. Ce n’est pas forcément glorieux au vu du peu d’éléments en ma possession, pourtant Extraordinary Machine confirme en partie mes a priori et, du coup, continue à faire planer des doutes quant à la véritable identité de Fiona Apple. L’univers de la chanteuse est très particulier, indéfinissable, improbable mélange de musique variété lisse et d’ambition artistique affirmée. Des fois quand j’entends certains artistes faire de la variété, j’ai du mal à croire que leur musique soit vraiment fondée sur une démarche artistique sincère et réfléchie (je veux dire que dans la plupart des cas ce n’est pas le but recherché, l’objectif étant surtout de divertir et de proposer de la plus ou moins bonne soupe aux auditeurs). Mais quelques artistes font de la variété avec l’impression d’être totalement investi là-dedans et d’en faire une véritable démarche personnelle, au point que cela s’entend effectivement dans la musique. Fiona Apple fait indéniablement partie de cette catégorie d’artiste.

Ses chansons sont très contrôlées, la production est relativement plate, les mélodies sont dans l’ensemble easy listening, on ne constate aucun débordement, tout est parfaitement aligné et rien ne dépasse. Extraordinary Machine est un disque relativement consensuel qui semble conçu pour être apprécié par le plus grand monde possible. C’est une intention louable, après tout quand on s’exprime on espère récolter le plus de suffrages et plaire au plus grand monde. Mais d’un autre côté, on dirait que Fiona Apple ne va pas totalement au bout de ses idées. Car si la musique de la chanteuse reste dans un univers en apparence balisé, il s’aventure par petites touches dans des contrées intéressantes qui montrent clairement que Fiona Apple a plus d’ambitions que la première chanteuse variétoche venue. Les arrangements sont riches avec des cuivres, des pianos, des cordes qui forgent une ambiance foisonnante, variée, recherchée, parfois décalée comme sur Extraordinary Machine et son atmosphère cabaret ou opulente à l’image de la soul de Oh Well. Les chansons que je préfère sont celles plus rythmées où la personnalité de la chanteuse me paraît ressortir plus qu’ailleurs. Ces titres, souvent menés par un clavier entraînant, sont dynamiques, et surtout étrangement efficace avec de légers effets dissonants qui figent en quelques secondes un univers freak et foutraque, comme si ces morceaux révélaient l’envers du décor aseptisée en démontrant que le joli monde de Fiona Apple n’est peut-être pas aussi lisse et prévisible que l’on pourrait le croire. C’est notamment le cas sur l’excellent Get Him Back (j’adore la manière de chanter de Fiona sur ce morceau), Window et Please Please Please. C’est la force de Fiona Apple : arriver à vivre, à créer un univers bizarroïde derrière une façade assez froide et austère car trop contrôlée. On pourrait même dire que la chanteuse est la pionnière des jeunes chanteuses indie débarquées durant les années 2000, de Coco Rosie à Joanna Newsom, le style d’interprétation de Fiona Apple étant assez proche de cette dernière malgré un univers sensiblement différent. Une fois de plus le grand écart entre univers pop variété et scène indie se pose là.

Finalement, l’énigme reste entière. Je suis peut-être le genre de personne qui aime bien faire rentrer les gens (en tout cas les artistes) dans des cases, et en cela j’ai tort. Enfin je dirais plutôt que j’aime bien avoir une idée nette et arrêtée sur un artiste mais Fiona Apple ne se laisse pas dompter comme cela, elle s’échappe et reste inclassable (tiens, c’est peut-être le même problème que The National). Mais ce n’est pas vraiment le fait de sa volonté, et ce n’est pas forcément pour le mieux car l’aspect un peu trop lisse de sa musique m’empêche d’adhérer totalement aux chansons. En fait c’est un peu trop middle of the road pour que je puisse avoir un avis tranché sur la chose. Il me manque un soupçon d’énergie et de sincérité que j’ai vraiment du mal à percevoir, tant le moindre effet semble calculé au coup pour coup, malgré la légère compensation que je trouve dans les titres plus punch qui sont vraiment bon et sauvent, à mon sens, Extraordinary Machine d’une relative indifférence. Il faut néanmoins préciser qu'à l'origine Fiona Apple avait diffusé sur internet sa propre version de l'album que sa maison de disque avait refusée en ne la jugeant pas assez accessible et commerciale. Après un bras de fer, la chanteuse a finalement laissé sa maison de disque publier une version plus consensuelle, ce qui explique sans doute le côté lisse et aseptisé du résultat final. Il faudrait mettre le main sur la première version pour avoir une vision plus juste de ce qu'a voulu faire Fiona Apple sur Extraordinary Machine.