Philip K. Dick



Minority Report

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Première parution :
. Rapport minoritaire 1956
. Un jeu guerrier 1959
. Ce que disent les morts 1964
. Ah, être un Gélate… 1964
. Souvenirs à vendre 1966
. La foi de nos pères 1967
. La fourmi électrique 1969
. Nouveau modèle 1953
. L'imposteur 1953
Edition : 2002 Folio SF n°109 (448 pages)




Voici un excellent recueil de nouvelles de Philip K. Dick. Il est intéressant de suivre l'évolution de l'auteur au fil du temps, puisque les nouvelles s'étalent de 1953 (L'imposteur) à 1969 (La Fourmi Electrique). Les meilleurs récits de ce recueil sont ceux des années 50. Si L'imposteur pose les bases de l'inspiration Dickienne de façon conventionnelle (la réalité n'est jamais celle que l'on croit, comment peut-on prouver notre existence), l'écriture et l'incroyable créativité de l'auteur éclatent sur les chefs-d'oeuvres que sont Nouveau Modèle, Rapport Minoritaire et Un Jeu Guerrier. Toutes dans des registres différents, avec des ambiances et des univers singuliers, ces nouvelles étonnent par leur inventivité (la maitrise scénaristique de Rapport Minoritaire), leur intensité (le suspense insoutenable de Nouveau Modèle) et leur finesse (la chute de Un Jeu Guerrier). La richesse de ces idées et de ces concepts pourraient être developpés dans de véritables romans SF, mais ils trouvent dans le format nouvelle une puissance incomparable. Les autres récits qui s'étalent durant les années 60 sont très bons, mais moins fulgurants que les précédents. Dick a cette fois-ci tendance à allonger des histoires qui ne semblent pas en valoir autant (Ce Que Disent Les Morts, La Foi De Nos Pères) ou à gâcher des trames potentiellement fortes (Souvenirs A Vendre, trop vite expédié, superbement adapté à l'écran par Total Recall). La situation difficile de l'auteur à cette époque explique peut-être cette baisse de régime, tout comme sa prise de plus en plus fréquente d'amphétamines semble expliquer les délires hallucinatoires, limite paranoïaques et schizophréniques de La Foi De Nos Pères et La Fourmi Electrique, récits azimutés qui se noient dans une recherce de sens vaine propre aux grands drogués (et surtout propres à Philip K. Dick)...



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Paycheck

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Première parution :
. La clause de salaire 1953
. Nanny 1955
. Le monde de Jon 1954
. Petit déjeuner au crépuscule 1954
. Une petite ville 1954
. Le père truqué 1954
. Là où il y a de l'hygiène... 1955
. Autofab 1955
. Au temps de Poupée Pat 1963
. Le suppléant 1963
. Un p'tit quelque chose pour nous, les temponautes ! 1974
. Les pré-personnes 1974
Edition : 2004 Folio SF n°164 (496 pages)


Paycheck réunit douze nouvelles de Dick écrites entre 1953 et 1974. A mon avis, ces nouvelles n’atteignent pas la qualité de celles publiées dans le recueil Minority Report (toujours chez Folio SF). La plupart se révèlent décevantes. Même la nouvelle « phare » du recueil, La Clause de Salaire (ou Paycheck) n’est pas aussi palpitante que Rapport Minoritaire. L’idée de départ est excellente : avant de perdre la mémoire un homme s’est destiné une série d’objets qui vont lui servir pour se tirer du pétrin dans lequel il est fourré. Evidemment il ne sait pas, à l’avance, l’utilité de chaque objet, mais ça on le découvre en même temps que lui, au fil du récit. En fait c’est surtout la chute de l’histoire qui n’est pas à la hauteur de l’idée de base. Globalement, c’est le problème de chaque nouvelle présente dans le bouquin. La puissance d’une nouvelle se mesure souvent à la manière dont sa chute est inattendue et marquante. A ce niveau on peut dire qu’aucune nouvelle de Paycheck n’a de quoi marquer les esprits. Pourtant les idées originales ne manquent pas, comme l’histoire du monde divisé en deux camps politiques : les puristes (les gars qui sont toujours ultra propres et ne rotent jamais) et les naturalistes (les gros porcs qui laissent leurs élans naturels s’exprimer) (Là où il y a de l’hygiène). Ou bien encore l’avortement autorisé jusqu’à douze ans, âge estimé à parti duquel l’individu possède une âme (Les pré personnes). On se réjouit même de retrouver l’univers de Nouveau Modèle (une des meilleures nouvelles de Dick) dans le Monde de Jon. Mais les chutes laissent constamment à désirer. On dirait que les nouvelles ont été bâties sur une simple idée apparemment intéressante mais sans perspective, sans but particulier. La fin est soit téléphonée (Une petite ville, Nanny), soit décevante (La Clause de Salaire, Autofab, Les pré personnes) soit carrément frustrante et trop abrupte (Le monde de Jon, Là où il y a de l’hygiène, Le suppléant). De toutes les manières, on a un goût d’inachevé. On s’attend à une révélation, à une mise en abîme, à une explosion, à n’importe quoi, mais non, Dick nous plante là après avoir fait monter inutilement la sauce. Bien sûr, l’art de la nouvelle c’est aussi cela, mais l’impact du récit est alors beaucoup moins important. Des idées, tout le monde peut en avoir, mais encore faut-il savoir quoi en faire. Et pour le coup, j’ai l’impression que Dick ne savait pas trop quoi en faire. Finalement, la seule nouvelle vraiment bonne et maîtrisée c’est celle qui est la plus classique et la moins originale : le Père Truqué. L’atmosphère angoissante, limite gore, de ce récit mettant en scène un gosse menacé par une bestiole ayant pris l’apparence de son père, est vraiment captivante.



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Au bout du labyrinthe

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Première parution : 1970
Edition : 1977 J'ai Lu n°774 (436 pages)
Quatrième de couverture :
Après huit ans d'attente, Seth Morley reçoit son autorisation de transfert sur la planète Delmak-O. Il s'y retrouve en compagnie d'autres personnes originaires de tous les points de la galaxie. Chacune représente une discipline scientifique différente mais nul n'est là pour recevoir ni pour leur dire quel genre de travail on attend d'eux. Qui plus est, la planète est changeante et le paysage se déforme sans arrêt. Les colons aperçoivent parfois un édifice qui, à d'autres moments, s'évanouit. Ailleurs, ils croisent de grosses coccinelles portant des caméras sur leur dos ! Mais la situation devient véritablement dramatique lorsqu'une sorte de folie homicide s'empare de certains membres de la communauté. N'ont-ils pas été envoyés sur Delmak-O que pour y périr ?



Au Bout du Labyrinthe ressemble à une version des Dix Petits Nègres en mode Science Fiction. Philip K. Dick arrive en effet à transposer le suspense tendu d'un bon polar au sein d'un bouquin purement SF. Dès le début, on est suspicieux envers cette étrange planète, Delmak-O, présentée comme un eldorado, un nouveau départ pour toutes les personnes qui y sont envoyées en mission, sans qu'aucune ne sache en quoi consiste leur travail... Une fois réunie, la communauté va se retrouver seule sur Delmak-O, coupée du monde, dans un climat opressant. Dick nous dresse, comme toujours, une galerie de personnages savoureux, intéressants dans leurs comportements, leurs manies, leurs petites névroses. On passe ainsi de la secrétaire plantureuse et allumeuse, au jeune illuminé, au docteur, au psychologue, mécanicien, garde, théologienne, tous plus ou moins dérangés du ciboulot. A la minute où l'un d'entre eux meurt, la suspicion et le malaise vont régner dans la communauté. Mais au-delà des personnages c'est la planète Delmak-O qui joue un grand rôle. Une planète étrange, déserte, mais cependant peuplée de choses étranges, à l'image de coccinelles avec des caméras, des sortes de blob qui ont réponse à tout, ou de l'édifice étrange, une sorte d'usine inaccessible qui semble renfermer la vérité tant recherchée par les protagonistes... Delmak-O semble vivante. Comme quoi la série Lost n'a rien inventé, Philip K. Dick avait déjà tout tracé dans Au Bout du Labyrinthe. Expérience grandeur nature, véritable mission, qu'est-ce qui se trame réellement derrière cette réunion forcée de personnes si opposées en apparence ?

Le tout est emballé par une théologie novatrice, une pensée religieuse créée spécialement pour ce roman, sujet qui a passionné Dick tout au long de sa vie. Cette doctrine est originale, et part du "postulat arbitraire que Dieu existe" (dixit Dick dans l'avant-propos). Cette nouvelle religion pourrait correspondre à une vision des religions actuelles dans un futur improbable, où chacune des pensées a été synthétisée dans une nouvelle bible, le Livre de Specktowsky, et un Dieu unique divisée en quatre formes, le Psychofaçonneur (le créateur), le Destructeur de Formes (le destructeur), l'Intercesseur (le standardiste des prières), et le Marcheur sur la Terre (l'apparition concrète). Inutile de trop s'apesantir sur les détails, mais Dick propose une vision originale, malheureusement sous-exploitée, qui permet avant tout de renforcer l'atmosphère mystique et impénétrable de Delmak-O et des relations qui se nouent entre les personnages. La religion et la croyance sont en effet intouchables, sources de toute vérité, le Livre est l'alpha et l'omega et la prière jugée indispensable dès que l'on souhaite obtenir quelque chose. Remettre en cause ces pratiques constitue presque une hérésie. Arrivé à ce point, comment déceler la vérité, comment préserver une once de rationalité dans un univers où l'on peut rencontrer le Marcheur sur la Terre sans en être sûr, ni pouvoir le prouver !

Ainsi se noue l'intérêt de Au Bout du Labyrinthe, la recherche de sens, de vérité, dans un univers étrange et hostile, où les personnages se cherchent et se repoussent au contact les uns des autres. L'imagination, la finesse des concepts et des personnages de Dick fait toujours autant merveille et le bouquin se lit d'une traite, avec grand intérêt, même si on a parfois l'impression que l'auteur n'arrive pas à aller au bout de ses idées et laisse certains aspects du récit en suspens. La fin déçoit un peu, notamment, après avoir passé tant de pages à saliver sur le mystère indéchiffrable qui se noue devant nos yeux... Pourtant même ce final déroutant esquisse une idée alléchante, mais est d'autant plus frustrant qu'il nous plante là, avec un goût d'inachevé. Le bouquin n'en reste pas moins excellent.



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La Fille aux Cheveux Noirs

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Première parution : 1988
Edition : 2002 Folio SF n°87 (192 pages)
Quatrième de couverture :
Elle est Emily Hnatt dans Le Dieu venu du Centaure, Donna Hawthorne dans Substance Mort, Sherri Solvig dans Siva, Rybys Romney dans L'Invasion divine... Multiple, fantasmée, elle traverse une existence marquée par des expériences mystiques, le doute et l'abus de drogue. Ses cheveux sont noirs comme la nuit; figure invariante, démiurgique, elle est chaque femme que Philip K. Dick a connue et aimée. La Fille aux cheveux noirs rassemble toutes les lettres qu'il a adressé à cette mystérieuse muse, personnage aussi réel que virtuel et raison d'être de son travail littéraire. Au détour de cette correspondance à sens unique, où se mêlent fiction et autobiographie, apparaît en filigrane le portrait d'un auteur qui fit de sa vie son meilleur roman.



Publié à titre posthume, La fille aux cheveux noirs n’est pas un roman mais une collection de lettres écrites par Philip K. Dick à diverses personnes, aussi bien à certains de ses amis, qu’à sa mère ou à ses compagnes. Ces lettres sont entrecoupées de courts passages fictifs, intitulés « rêve », sans grand intérêt, ce qui confirme l’orientation autobiographique du livre. Ecrites au début des années 70, chacune des lettres évoque la vie de Dick à cette période : les démons qui le rongent, la paranoïa, les problèmes et par-dessus tout l’amour et les femmes. Bien que les lettres semblent relater des faits véridiques, il est parfois difficile de déceler le vrai du faux. Norman Spinrad, ami de Dick qui préface l’édition Folio SF (préface par ailleurs très intéressante), apporte des précisions, confirme certains faits, mais il avoue que la personnalité de Dick était difficile à cerner, l’auteur n’hésitant pas à mélanger, comme dans ses romans, réalité et fantasmes. Les lettres du livre instaurent justement ce climat fait d’incertitude qui caractérise les histoires de Dick. L’écrivain y apparaît presque comme un personnages tiré d’un de ses romans. Surtout dans ses rapports avec les autres personnes, avec ses proches, jamais simples. Dick jongle ainsi entre les petites amies qu’il croise au jour le jour, les décrivant les unes après les autres comme étant les femmes de sa vie, les plus parfaites et les plus à même de lui apporter équilibre et amour. Dick était une personne remplie d’amour débordant : il voulait le communiquer au plus grand monde mais il se désolait de ne pas être compris ou de trouver toujours des barrières en face de lui. Il se reconnaissait naïf, et l’assumait car chercher l’amour était, pour lui, la seule façon de vivre. Sans doute pour trouver le réconfort et la compréhension auprès de l’autre et apaiser ses propres névroses. Malheureusement, ces névroses vouaient, en même temps, la relation à l’échec. Au fil des lettres, on prend presque en pitié l’écrivain, qui ne cesse de se jeter dans les bras de femmes qu’il adore littéralement avant de vivre des désillusions qui finissent par le briser. A l’intimité et à la complicité des premiers jours succèdent ainsi la complication de la relation, et l’incapacité à communiquer. Et à chaque rupture, on se demande si Dick arrivera à se relever ou s’il continuera à tomber plus bas. Ces lettres composent ainsi un recueil étrange, pas vraiment essentiel, mais plutôt intéressant pour qui veut passer quelques heures dans la tête de Philip K. Dick. L’intérêt purement biographique est discutable (la précision, l’exhaustivité et la certitude des faits n’est pas le but du livre) puisque les lettres ne parlent que de cette fille aux cheveux noirs (l’archétype de la fille parfaite que Dick cherche et croit trouver tout au long du livre), sans évoquer d’autres aspects qui auraient pu paraître plus intéressants (l’avis de l’auteur sur ses romans, ses idées, sa façon de travailler, les évènements précis de sa vie). Pour une véritable biographie, on se dirigera plutôt vers le bouquin de Lawrence Sutin : Invasions Divines.