Ray Bradbury



L'Homme Illustré

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Première parution : 1951
Edition : 2005 Folio SF n°218 (352 pages)













L’homme illustré dont il est question est soi-disant le même que celui de la Foire des Ténèbres (livre paru après). Mais ce bouquin ne raconte pas l’histoire de ce personnage flippant et atypique. En fait, ce livre est un recueil de nouvelles, chacune correspondant aux tatouages figurant sur le corps de l’homme illustré. On se rapproche donc d’une narration à la Chroniques Martiennes. Si la relative cohérence de ces dernières n’est pas à l’ordre du jour, il faut avouer que pas mal de récits ont pour cadre Mars ou d’autres planètes étrangères. A tel point que l’Homme Illustré ressemble à un prolongement des Chroniques. On retrouve un feeling similaire, des thèmes identiques. Par exemple les équipages qui débarquent sur une planète et finissent par se mutiner, en perdant la raison, face à un peuple tout à fait normal ayant touché l’illumination de Dieu (L’Homme). Ou bien le coup de la planète vivante, terrifiante et beurk, qui rappelle une ville des Chroniques (La Ville). Y’a encore cette fascination pour la littérature de Poe et consorts, avec la peur de voir se perdre leurs œuvres comme dans Fahrenheit 451 (Les Bannis). On retrouve carrément une nouvelle identique aux Chroniques, qui varie seulement en raison de la traduction (Les Boules de Feu).

C’est trop pour ne pas être clair : L’Homme Illustré c’est un peu des Chroniques du pauvre. Il y a néanmoins d’autres bonnes nouvelles : La Pluie et son atmosphère étouffante avec une référence à la torture de la goutte d’eau ; La Brousse et L’Heure H contant la prise de pouvoir des enfants, d’autant plus effrayante que sans arrière pensée ; les kdickiens Le Renard, La Forêt (une sorte de Total Recall) et Automates, Société Anonyme (le thème de la machine intelligente qui écrase l’Homme pour s’émanciper) ; le racisme « joliment » traité avec Comme On Se Retrouve ; les petits récits plus expérimentaux avec les hommes perdus dans l’espace, sur le point de mourir, et le couple qui se couche pour la dernière fois avant la guerre nucléaire qui va anéantir le monde (Kaléidoscope et La Nuit Dernière) ; La Bétonneuse ou quand la paix est plus violente que la paix pour l’envahisseur ; et enfin La Fusée qui est le récit le plus simple et délicat, l’histoire d’un père qui n’a pas d’argent pour amener ses enfants en voyage dans l’espace mais qui va malgré tout se débrouiller pour y arriver, de façon astucieuse et touchante. Globalement le problème de L’Homme Illustré c’est de ressembler aux Chroniques Martiennes sans en avoir la cohérence et la vision, et si quelques nouvelles sont bonnes, il demeure certains passages à vide.



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Fahrenheit 451

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Première parution : 1953
Edition : 2000 Folio SF n°3 (224 pages)
Quatrième de couverture : 451 degrés Fahrenheit représentent la température à laquelle un livre s'enflamme et se consume. Dans cette société future où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considérée comme un acte antisocial, un corps spécial de pompiers est chargé de brûler tous les livres dont la détention est interdite pour le bien collectif. Montag, le pompier pyromane, se met pourtant à rêver d'un monde différent, qui ne bannirait pas la littérature et l'imaginaire au profit d'un bonheur immédiatement consommable. Il devient dès lors un dangereux criminel, impitoyablement pourchassé par une société qui désavoue son passé.





Fahrenheit 451 est, avec les Chroniques Martiennes, le grand classique de Ray Bradbury. Il rejoint le duo 1984 / Le Meilleur des Mondes, avec son univers où la population est contrôlée par le pouvoir en place. La construction de ces trois livres se rapproche ainsi fortement. Dans un premier temps, les mécanismes de la société despotique sont décrits, avant qu’un grain de sable vienne s’immiscer et enrayer la machine. Elément perturbateur incarné par un personnage rebelle et/ou innocent qui ne rentre pas dans le schéma d’ensemble. Ici, ce personnage est une fille, Clarisse, qui sème le doute dans l’esprit de Montag, un policier/pompier chargé de brûler les livres, source de perversion et de déviance dans un monde sous contrôle. L’univers est cependant moins dirigé et dictatorial que ceux d’Orwell et Huxley, ce qui le rend, au final, d’autant plus flippant, avec l’auto complaisance et la noyade volontaire de la population dans les écrans qui envahissent les maisons. Les personnes vivent ainsi à fond, dans l’extrême, afin de ne pas avoir à se poser de questions, afin de ne pas se sentir malheureux à cause d’une vision trop crue et concrète de la vie. Le savoir, la connaissance, incarnés par les livres, étant à la source de la conscience, des questions, et donc du malheur insoluble de l’Homme.

La thématique de Fahrenheit 451 se rapproche ainsi davantage du Meilleur des Mondes : pourquoi chercher et vouloir autre chose, du moment qu’on est heureux, ou en tout cas qu’on en ait l’impression (ce qui revient au même), quitte à être ignorant ? C’est une des questions les plus dérangeantes à laquelle l’Homme ait à faire face. On aspire tous au bonheur (quelle que soit la définition qu’on lui donne), alors pourquoi ne pas l’accueillir à bras ouverts, pourquoi ne pas adhérer aux propos du Meilleur des Mondes ou de Fahrenheit 451. S’envoyer une dose d’euphorisant de temps en temps, histoire d'oublier ses états d'âmes, ne paraît pas faire de mal. Mais tout tient dans ce « temps en temps ». On ne peut pas échapper continuellement à la réalité, et, du moment que l’on se met à penser, c’est d’être privé continuellement de cette réalité et donc, quelque part, de notre capacité de réflexion sur le monde et sur les choses, qui devient flippant. Comme si on venait à être vidé de notre substance. Quitte à être éternellement insatisfaits et imparfaits. Mais ce qui est encore plus effrayant dans Fahrenheit 451, c’est que tout le monde semble parfaitement et consciemment heureux sans qu’aucun pouvoir omniprésent ni aucune pillule miracle ne soit nécessaire. Personne ne cherche à échapper au monde, car il est ainsi façonné, gavé de bonheur et de pseudo liberté. Le problème réside là : où se situe la différence entre être libre et heureux et avoir l’impression de l’être ? Dans l’alternative, sans doute. Mais quelle alternative ? Celle d'être malheureux ?

Bradbury reste fasciné par la destruction des livres, après l’Homme Illustré et les Chroniques Martiennes, angoissé à l’idée, qu’au fil du temps, l’humanité perde son patrimoine littéraire au profit des nouvelles technologies. L’histoire de Fahrenheit, dans son traitement et non dans ses enjeux, n’est sans doute pas aussi ambitieuse que son thème le laissait imaginer mais elle est parfaitement rythmée et dense. Bradbury a le don d’esquiver, de ne pas faire ce qu’on attend forcément de lui, et s’en sort à chaque fois à merveille : ce doit être cela le don de conteur. Ses scénarios ne sont jamais remplis de péripéties, de rebondissements énormes et complexes. En fait, il se concentre toujours sur ses personnages, ce qui donne une dimension humaine à ses histoires. C’est sans doute pour cela que l’on qualifie parfois son style de poétique. Il ne part jamais dans des trames SF compliquées et ambitieuses, il reste proche, terre à terre, la nature de ses personnages étant sa principale matière pour créer ses récits. Ici, c’est Montag qui est le personnage central, on suit ainsi son évolution ; sa position entre le capitaine Beatty et Faber, ses pensées, demeurant les clés de l’histoire. Mais comme d’habitude chez Bradbury, rien ne se passe de manière idéale. La nature humaine, la société, nous rattrapent.



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La Foire des Ténèbres

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Première parution : 1962
Edition : 2006 Folio SF n°262 (416 pages)
Quatrième de couverture :
Quelques jours avant Halloween, la foire est arrivée à Green Town en pleine nuit, dans un train mystérieux. Jim et Will ont entendu le chant de l'orgue et le sifflet du train, ils ont vu la foire débarquer. Seuls témoins d'événements inquiétants, ils savent qu'elle a de noirs desseins. Un carrousel qui, en tournant à rebours, inverse le cours du temps, la plus belle femme du monde endormie dans un bloc de glace, un homme qui a le pouvoir d'exaucer les vœux les plus fous... Telles sont les attractions de cette foire de cauchemar.






Loin d’être l’œuvre la plus reconnue de Bradbury, la Foire des Ténèbres est un bouquin étonnant à plus d’un titre. L’histoire est à la fois effrayante et sombre, mais en même temps d’une naïveté et d’une simplicité désarmantes. Ce livre évoque l’univers, l’imaginaire, les fantasmes et les cauchemars de l’enfance avec grande justesse. Les deux gosses Will et Jim sont insouciants, aventureux, perçoivent le monde comme un vaste terrain de jeu, où les adultes n’ont pas leur place, et n’existent même pas. On s’identifie immédiatement à ces deux enfants, car on a tous été comme eux, un jour plus ou moins lointain. En compagnie de Will et Jim le livre se transforme ainsi en conte d’épouvante, avec l’étrange foire qui vient s’installer dans leur ville et dans leurs vies. Seuls les deux copains semblent se rendre compte des choses dérangeantes et des personnes mystérieuses qui hantent cette foire. On est amené à se demander si ces visions ne relèvent pas d’un pur fantasme de gosse, fantasme que l’on se forge pour pimenter notre vie. D’autant que les monstres sont effrayants et invraisemblables. Seuls contre tous, personne ne souhaitant les croire, les enfants sont ainsi persuadés que les monstres en ont uniquement après eux, à commencer par leur chef M. Dark et ses tatouages vivants.

Jusqu’à ce que Charles Holloway, le père de Will, entre en scène. Alors en retrait, Charles va devenir le personnage central du bouquin. Le personnage indispensable pour équilibrer, la figure héroïque dont les enfants avaient besoin pour espérer. Ce héros malgré lui était déjà là, tout proche, mais la barrière de l’âge séparait le monde des gosses, surtout celui de Will, de celui de Charles, comme distincts, sans contacts. Finalement, c’est en franchissant cette barrière que le rapprochement va se faire. Charles - qui n’avait en fait jamais perdu son âme d’enfant mais que la vie et la société avaient relégué au fond de sa mémoire - en acceptant sa part d’enfant, est alors le seul à croire Will et Jim, sans leur poser de questions, dans une sorte de communion d’esprit. Charles va ainsi tout faire pour aider les deux enfants, et montrer une force de caractère et un courage insoupçonnés, tant par lui-même que par Jim et Will qui pensaient le connaître mais qui le découvrent réellement et vont finir par l’admirer. Charles Holloway est un personnage magnifique, désabusé, perdu, qui se pose des questions existentielles, sur son rôle de père, de mari, sur les choix qui ont guidé sa vie. Vie qu’il passe plongé, jour et nuit, dans les bouquins de sa petite bibliothèque municipale sombre et poussiéreuse, ayant ainsi acquis une culture gigantesque dont il n’a jamais l’utilité, sauf pour mener sa propre quête spirituelle. Ce cocon le protège surtout de sa vie, de sa famille, de sa femme, de son fils qu’il n’est plus tout à fait sûr de connaître.

Le rapprochement entre Will et son père est alors très intense, comme tant de choses qui explosent. Cela se passe sur les marches du perron de leur maison, une nuit. Le père et le fils semblent se parler, se rencontrer pour la première fois. Le père a toujours aimé son fils mais il n’a jamais su le lui dire, pas plus qu’il n’a su communiquer, échanger avec lui, de peur de le déranger, de l’ennuyer. Le fils a toujours aimé son père, mais n’a jamais su le lui dire, n’attendant que cela, que son père lui parle, lui transmette son savoir, qu’ils aient des discussions enrichissantes, voire métaphysiques, même s’il n’y comprenait rien. En une scène, magnifique, Bradbury capte à jamais l’essence de la complexité d’une relation père/fils. Devant l’adversité, le rapprochement va se faire naturellement. C’est grisant et émouvant de voir enfin le père et le fils communiquer. Charles part alors dans ses envolées lyriques, comme enivré par le plaisir de partager ses pensées et son savoir avec son fils et Jim. Will boit les paroles de son père, lui pose des questions, lui demande de continuer, admire ses connaissances. Charles Holloway révèle son courage face aux monstres, symbolisant sa renaissance.

Le style de Bradbury se prête parfaitement aux thèmes de l’histoire qu’il raconte. Proche de la prose, pleine de phrases poétiques, de métaphores, d’images oniriques, l’écriture se confond aussi bien avec la vision des enfants, surréaliste et hors du temps, qu’avec les trips métaphysiques de Charles, remplis de vérités touchantes, d’interrogations, d’incertitudes. Des tirades qui font également ressortir le côté foncièrement humaniste de Charles, sa joie de vivre malgré la vie et son fatalisme. Et c’est cet amour de la vie, qu’il redécouvre auprès de son fils et de Jim, auprès des enfants et de leurs aventures extraordinaires, qui vont les sauver, lui et les gamins. Charles est ainsi un homme profondément enfant : la synthèse évidente du livre. Il fait partie, avec Will et Jim, du trio central du récit, un trio d’enfants au fond, les seuls ayant cru à cette foire des ténèbres. Et si celle-ci n’avait jamais existé ?