Philip Pullman - A La Croisée Des Mondes


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Première parution : 1995 (I), 1997 (II), 2000 (III)
Edition : 2003 Folio SF
Quatrième de couverture du premier tome :
Ce n'était pas une vie ordinaire pour une jeune fille de onze ans : Lyra vivait, en compagnie de son dæmon Pantalaimon, parmi les Érudits du Jordan College, passant ses journées à courir dans les rues d'Oxford à la recherche éperdue d'aventures. Mais sa vie bascule le jour où elle entend parler d'une extraordinaire particule. D'une taille microscopique, la Poussière - que l'on trouve uniquement dans les vastes étendues glacées des Royaumes du Nord - est censée posséder le pouvoir de briser les frontières entre les mondes, un pouvoir qui suscite effroi et convoitises... Jetée au coeur d'un terrible conflit, Lyra sera forcée d'accorder sa confiance aux gitans et à de terribles ours en armure. Et, lors de son périlleux voyage vers le Nord, elle devra découvrir pourquoi son propre destin semble étroitement lié à cette bataille sans merci où s'opposent des forces que nul ne l'avait préparée à affronter.


A la croisée des Mondes est devenue une saga incontournable dans le petit monde de la fantasy. Remplissant idéalement le cahier des charges du roman jeunesse adapté aux plus grands, cette trilogie a même eu l’immense privilège de se voir adaptée au cinéma. Il faut dire que la saga de Philip Pullman constitue une licence en or massif qui correspond à merveille avec le regain de popularité de la fantasy auprès des lecteurs plus ou moins jeunes depuis l’apparition de Harry Potter et l’adaptation du Seigneur des Anneaux sur grand écran. On tisse d’ailleurs, de manière abusive, des liens entre ces différentes sagas alors qu’elles n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est de répondre à un moment donné à une certaine attente de la part du public. L’univers créé par Pullman se distingue, avant tout, par ses larges inspirations steampunk. Le monde dans lequel vit Lyra, la petite fille qui occupe le rôle principal de l’histoire, est très singulier, mélangeant des techniques (architecture, sciences) et une organisation sociale (religion, éducation) plus ou moins modernes et évoluées par rapport à notre propre monde. Les vieilles institutions comme les collèges d’érudits, côtoient ainsi les zeppelins, l’énergie ambarique (l’électricité), et l’Eglise qui tire toutes les ficelles de la société. Les individus de ce monde sont accompagnés par des daemons, des animaux qui personnifient l’âme des personnes, et dont ils ne peuvent être séparés. Il existe également plusieurs espèces d’êtres doués de conscience, à l’image des sorcières ou des ours en armure. L’univers est donc très riche, et puise dans les nombreuses influences classiques de la fantasy. Il est néanmoins difficile d’appréhender toutes les facettes de ce monde, car Pullman ne s’attarde pas trop sur l’ambiance ou sur les descriptions. L’univers paraît ainsi un peu bâtard, jamais vraiment défini et, du coup, pas tellement source d’évasion et de merveilleux. Cette impression est accentuée au fil de la saga, car les personnages vont pouvoir voyager à travers une infinité de mondes tout aussi différents les uns que les autres (même si l’action reste centrée sur trois ou quatre mondes bien précis).

Il est clair que ce sont les personnages qui constituent la substance du récit de Pullman. Les deux héros principaux sont deux enfants, des préadolescents plutôt, Will et Lyra qui mènent leur propre quête et se débattent dans des mondes qui partent à la dérive. Si la série est cataloguée en littérature jeunesse, c’est en partie à cause de son duo de héros qui cristallise les états d’âme et la manière de penser des enfants de leur âge, confrontés à une destinée hors du commun. On pardonne ainsi le côté assez rigide et prévisible des réactions des deux gosses (Lyra est, par instant, une véritable tête à claque arrogante et sûre d’elle, alors qu’elle se met à pleurer et à gémir la seconde d’après). Les deux enfants sont donc crédibles et n’accomplissent jamais des actes qui dépasseraient leurs capacités. Ils se contentent de dépasser leurs propres appréhensions. Autour d’eux gravitent une pléthore de personnages secondaires qui sont parfois plus attachants, à l’image de Lee Scoresby, l’explorateur et pilote de montgolfière, ou de Iorek Byrnisson, le roi des ours, ou en tous cas beaucoup plus nuancés et riches. Lord Asriel et surtout Mme Coulter sont sans doute les personnages les plus intéressants car ils révèlent leurs véritables buts et raisons d’être au fil de la saga, ne versant jamais dans le manichéisme. Ils sont, au contraire, tiraillés entre leurs actes pas toujours glorieux, et ce qu’ils ressentent pour les personnes qui les entourent.

Il est néanmoins dommage que le récit laisse une place quasi exclusive aux deux enfants, au détriment des autres personnages. On suit les péripéties de Will et Lyra, pas à pas, alors que Lord Asriel, par exemple, n’intervient, au final, qu’à une dizaine de reprises sur toute la saga. Pareil, dans une moindre mesure, pour Iorek Byrnisson, personnage important dans le premier tome et qui disparaît progressivement de l’histoire. Le premier volume est, à ce titre, le plus riche car il introduit les bases de l’histoire et fait intervenir une multitude de personnages qui, malheureusement, sont trop souvent écartés lors du second (surtout) et du troisième tome. Les gitans, par exemple, disparaissent complètement alors qu’ils sont incontournables dans le premier tome. Tant pis pour ceux qui avaient pu s’attacher à Farder Coram ou Lord Fa. La structure du récit est donc assez bancale et irrégulière, et n’arrive pas à respecter toutes les pistes qui ont été lancées au début. Dans le même ordre d’idée, on dirait que l’histoire est souvent en mode automatique et utilise des ficelles assez grosses pour faire avancer et étoffer l’intrigue. A vrai dire, même à la fin de l’histoire, il demeure un étrange flou sur le but réel de nos deux jeunes héros, et même du but ultime du récit. On comprend vite que la Poussière, une matière invisible à l’œil nu mais qui vit dans le monde en se baladant dans l’air, est au cœur des débats. Source de vie, nature des péchés, nourriture spirituelle, être doué de pensées et capables de voir l’avenir ? Les hypothèses se bousculent au portillon, mais on n’a jamais réellement de réponses claires et définitives à ces questions qui semblent pourtant être le problème ultime de l’histoire.

Heureusement, Lord Asriel propose une réponse nette et radicale : il veut tout simplement abattre l’Eglise. Au moins, c’est clair. A la croisée des mondes ne cache pas sa défiance envers l’Eglise, dépeinte d’un bout à l’autre comme une institution sclérosée, aveugle, dangereuse, cruelle, fanatique, dictatoriale, empêchant l’épanouissement des individus. C’est en ce sens, que cette série dépasse le simple cadre de la littérature jeunesse pour s’attaquer à des thèmes sensibles comme la religion (les références bibliques sont assez présentes selon les moments), la mort, la cruauté (la violence de certaines scènes est étonnante). Pour autant si la volonté finale qui se dégage est de détruire l’Eglise, le récit reste finalement assez éloigné de cette préoccupation qui concerne surtout Lord Asriel (presque absent de l’histoire) et très peu les gosses (que l’on suit constamment). Evidemment, on sent que les gosses sont destinés à accomplir quelque chose dans cette confrontation, dans cette véritable guerre qui se prépare entre Asriel et l’Eglise, mais on a l’impression que Pullman fait tout pour contourner cela et rallonger son récit, en faisant voyager ses deux enfants à droite et à gauche. L’auteur use de facilités pour faire prendre aux deux gamins un chemin diamétralement opposé à celui qui leur semble destiné. L’histoire nous perd dans des enjeux sortis de nulle part, qui s’imposent comme si de rien n’était, alors qu’on n’en voit pas réellement l’utilité. Lyra dispose ainsi d’un aléthiomètre, un instrument qui lui permet de prédire l’avenir. Elle s’en sert souvent pour déterminer les actions qu’il lui faut entreprendre. La direction du récit est donc souvent commandée par cet instrument qui embarque nos deux jeunes héros un peu partout, par la magie d’un déterminisme un peu gênant. L’aléthiomètre dit qu’il faut aller ici ? Et ben allons-y même si on n’en voit pas l’intérêt final ! Quand ce n’est pas l’aléthiomètre, c’est une vision de Lyra qui les envoie elle et Will dans une péripétie inattendue qui occupe plus du quart du troisième tome.

Pullman introduit ainsi plusieurs éléments qui semblent vraiment dispensables et pas toujours inspirés (je n’ai pas accroché aux mulefas et à l’histoire du Dr Malone). Evidemment, à la fin, tous ces évènements trouvent une justification, plus ou moins convaincante, mais cela n’enlève pas l’impression parfois superficielle de la construction du récit. Peut-être victime de son succès, Pullman a été amené à rallonger la sauce, en créant des péripéties tout juste bonnes à grossir le nombre de pages. Le propos de sa saga en viendrait presque à être noyé. Ce qui s’annonçait comme le climax de la saga (la guerre entre Asriel et l’Eglise), n’en est pas un (un seul chapitre vite torché y est consacré dans lesquels les enfants n’ont d’ailleurs aucune utilité). D’un autre côté, en esquivant cette scène, Pullman a évité un lieu commun, et ne déroge pas à sa ligne de conduite en insistant, à nouveau, sur Will et Lyra, avec une fin qui verse dans un romantisme exacerbé, soudain et peu subtil. La scène du péché originel revue et corrigée, volontairement détournée pour dénoncer une énième fois les doctrines archaïsantes de l’Eglise, semble chercher à justifier le rôle des deux jeunes héros et leur cheminement pour en arriver là, sans vraiment convaincre (la figure tentatrice laisse à désirer et est passablement inutile, et le résultat final ne nécessitait pas toutes ces références). En bref, si la saga A la croisée des mondes propose des choses intéressantes, notamment au niveau des personnages et de certains thèmes, la structure du récit alterne le bon et le moins bon, se perdant un peu dans les trames secondaires, sans arriver à préciser de manière suffisante les motivations qui animent tout ce beau monde. Il est difficile de comprendre pourquoi cette trilogie a connu autant de succès (il est presque impossible de trouver un avis mitigé ou négatif sur ces bouquins !). Les lecteurs fantasy sont peut-être trop bon public. En tout cas, je pense que la série de Pullman aurait surtout gagné à être plus courte (quitte à ne plus être une saga en plusieurs tomes qui se vend en partie sur l’attente générée).