René Barjavel - Ravage


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Première parution : 1943
Edition : 1989 Folio
Quatrième de couverture : «- Vous ne savez pas ce qui est arrivé ? Tous les moteurs d'avions se sont arrêtés hier à la même heure, juste au moment où le courant flanchait partout. Tous ceux qui s'étaient mis en descente pour atterrir sur la terrasse sont tombés comme une grêle. Vous n'avez rien entendu, là-dessous ? Moi, dans mon petit appartement près du garage, c'est bien un miracle si je n'ai pas été aplati. Quand le bus de la ligne 2 est tombé, j'ai sauté au plafond comme une crêpe... Allez donc jeter un coup d'œil dehors, vous verrez le beau travail !»






René Barjavel est un des auteurs français de science-fiction les plus populaires, il fait figure de pionnier dans le domaine. Publié en 1943, sous l’Occupation, Ravage est son premier bouquin. L’histoire prend place en 2052 dans une France futuriste, plus particulièrement à Paris. La ville a conservé quelques vestiges identifiables (la Tour Eiffel, le Sacré Cœur) mais la modernisation et l’apparition des nouvelles technologies (matières premières, moyens de communication) ont transformé en profondeur son âme. C’est vers ce Paris déshumanisé que monte le jeune François Deschamps afin de devenir ingénieur agricole. Il s’attend à retrouver son amour de jeunesse, Blanche Rouget, qui s’apprête à entamer une carrière de chanteuse à succès. Mais Jérôme Seita, puissant personnage et fils du président de Radio-300, société produisant Blanche et émettant à travers le monde, a également des vues sur la jeune femme et va chercher à écraser François Deschamps. Ce psychodrame n’a malheureusement pas le temps de se prolonger car Paris est soudainement plongée dans le chaos suite à une coupure totale d’électricité qui immobilise tous les véhicules et tous les objets de la vie quotidienne. La ville se fige, et les habitants ne tardent pas à se foutre sur la gueule, pillant et tuant pour survivre. Ravage raconte ainsi le périple de François dans ce Paris livré au chaos, la manière dont il va former un groupe organisé pour se protéger des bandes rivales puis du long exode qui vont le conduire, lui et ses partenaires, vers le Sud, la Provence natale de François, désignée comme la terre du salut.

La première chose que l’on peut dire à propos du livre c’est qu’il a pris un petit coup de vieux. L’univers imaginé par Barjavel est très influencé par son époque. Si l’auteur crée certains concepts neufs, typiques de la science-fiction prospective (les émissions de télévision en relief, le plastec, les aires urbaines surpeuplées et divers gadgets de toutes sortes) avec un effort de coller au plausible, la société décrite reste au finale très traditionnelle, très patriarcale avec des figures d’hommes imposantes, dominant des femmes confinées à des rôles très secondaires. On en a la preuve avec Blanche qui, au début, semble avoir un rôle important à jouer mais se trouve traitée de manière un peu caricaturale et naïve (on a l’impression qu’elle n’agit que par intérêt, elle est attirée par l’argent de Seita, puis par la sécurité que peut lui procurer François), puis disparaît au fur et à mesure du récit, pour finir par être jetée comme un vulgaire torchon. L’idéologie que véhicule le livre est ainsi assez dérangeante par moment. Barjavel critique le progrès technologique, le chaos entraîné par la disparition de l’électricité montre le danger que constitue la dépendance des hommes aux machines. Le progrès est donc rejeté, la seule solution étant de revenir aux valeurs pragmatiques, aux valeurs paysannes et terre à terre. Ceci est bien symbolisé par François, la figure héroïque du récit, humble fils de paysans de Provence, qui finit par fuir la civilisation au bord de l’apocalypse pour trouver refuge dans sa région d’origine, en bravant les pires dangers. La fin va encore plus loin dans cette optique et c’est sans doute la partie la plus sujette à discussion car elle ne fait pas les choses à moitié. Le progrès est totalement banni, on brûle les livres, et je ne parle pas du rôle auquel on assigne les femmes. La méfiance envers le progrès technique est un thème que les auteurs de science-fiction ont souvent traité, notamment les plus célèbres comme Ray Bradbury, mais René Barjavel tombe dans l’excès et semble condamner toute forme de progrès en prônant quasiment la régression. Les valeurs qu’il défend sont très réactionnaires et ne laissent pas de place au compromis ou à la réflexion, là où un Ray Bradbury est plus subtil dans sa manière de présenter les choses, à l’image du final de Fahrenheit 451.

Si on veut bien mettre de côté l’idéologie parfois douteuse du bouquin, je trouve que le récit n’est pas vraiment palpitant et accuse certains défauts. La première partie est longue à se mettre en route, elle met en place des pièces d’un puzzle qui n’est jamais fini car réduit en miettes en quelques pages, suite à la catastrophe qui frappe Paris. Avec le recul, on se demande l'utilité de cette longue introduction qui dure quand même 80 pages soit près du tiers du récit. Peu d’éléments mis en place à ce moment là vont être utilisés par la suite. Le cercle amoureux entre Blanche, François et Jérôme, qui semble incontournable dès les premières pages, va être dégagé en deux temps trois mouvements, de manière brutale. A vrai dire, une fois la ville réduite à l’anarchie, l’aventure se focalise sur François, il se sort de toutes les situations avec sang froid, commande, dirige, dit ce qui est bien ce qui n’est pas bien, ce qu’il faut faire ou pas… Aucun autre personnage n’a voie au chapitre si ce n’est pour se faire cramer, lacérer, exploser, piétiner à un moment ou à un autre. Certaines scènes sont très crues et violentes. C’est la jungle, chacun se bat pour sa propre vie et ça charcle méchamment. Si François est un peu trop omniprésent et joue au super héros, certains de ses actes sont peu glorieux et sont décrits sans dentelles ce qui rend le personnage moins monolithique et plus humain en quelque sorte. Chaque page est l’occasion pour François et sa petite troupe de se confronter à une nouvelle difficulté. En fait, Ravage se présente comme un petit manuel de survie dans un monde en ruine. Tout est soigneusement consigné : s’organiser en bande, trouver de la nourriture, prendre d’assaut un camp ennemi, tracer sa route sous un soleil de plomb, braver le feu, la faim, la maladie, la soif, la fatigue… C’est limite objectif à l’excès, très froid, sans vie, sans émotion. Le récit est linéaire et peu surprenant.

On peut néanmoins noter l’impression, par instant, de se retrouver dans un film d’horreur ou un zombie movie avec le danger que constitue la simple vue d’un individu au loin ou la menace que fait peser le cholera. Cela se sent notamment lors du passage étrange dans la maison des aliénés. J’ai trouvé que c’est un des meilleurs moments du livre, avec du vrai suspens dedans et des idées intéressantes et flippantes, le tout étant très bien mené. On plonge davantage dans le fantastique et l’horrifique, et c’est limite complètement hors sujet et inutile dans la perspective de l’histoire mais c’est plutôt réjouissant. En fait Barjavel introduit pas mal de trucs dans ce genre qui semblent se greffer au récit de manière parfois superflue, accentuant le manque de cohésion et de logique de l’ensemble. Pourquoi, par exemple, faire intervenir l’Empereur Noir Robinson menaçant les pays Blancs, juste avant la coupure d’électricité ? On a l’impression que ces deux évènements sont liés mais en fait on n’en a jamais la réponse, Barjavel n’expliquant à aucun moment l’origine de la panne. Par la suite l’Empereur Noir n’est plus jamais évoqué. Il a juste servi à alimenter un peu plus l’image d’un monde futuriste au bord de l’implosion et à rallonger la liste de clichés gênants. Et puis Barjavel semble avoir une obsession pour le feu qui ne se contente pas de ravager Paris mais s’attaque également à la campagne. On a l’impression que toute la France est incendiée à cause de l’incendie qui s’est déclaré dans Paris et que l’arrêt des climatiseurs a accentué le réchauffement climatique, la petite troupe étant constamment écrasée par la chaleur. D’ailleurs elle accumule vraiment les malheurs les uns après les autres, il faut bien étoffer le récit (c’est uniquement de cela dont il est question) mais là François et ses potes tiennent une poisse anthologique. Etrangement, la Provence sacrée est plus ou moins épargnée par le cataclysme, mis à part le cholera et quelques bandes de pillards. Bon, je cherche la petite bête sur certains points mais, sans parler du ton passéiste du livre, l’univers ne m’a pas convaincu non plus. Certains passages sont intéressants et il faut peut-être ne pas être trop dur en considérant l’époque où a été écrit le livre (enfin, il ne me viendrait pas à l’idée de justifier les faiblesses du Meilleur des Mondes en évoquant sa date de conception), mais dans l’ensemble Ravage est une œuvre à la qualité très inégale.