Grand Theft Auto III (PS2)




J’ai beaucoup aimé le premier Grand Theft Auto. A l’époque, aucun jeu ne m’avait encore procuré un tel sentiment de liberté. J’ai passé des heures à parcourir les rues de la ville afin d’en ratisser les moindres recoins, découvrir de nouveaux endroits et débusquer tous les bonus bien planqués (notamment les kill frenzies). Bien sûr, le jeu possédait un côté transgressif amusant, tout aussi inédit pour moi à ce moment-là : voler la première voiture venue, écraser toute une colonne de bonshommes pour faire un gouranga, échapper aux flics… Il serait difficile de réfuter ce côté amoral qui participe grandement à l’aspect jouissif de GTA. Pour autant, ce qui me bottait vraiment, c’était d’explorer la ville, fasciné que j’étais par la liberté qu’on avait de se promener dans cette immense aire de jeu. Avec le recul, on se rend compte que cette liberté jouait de manière astucieuse avec l’environnement pour nous plonger dans un univers dans lequel tout nous semblait possible, même si c’était loin d’être le cas. Enfin, le but du jeu était de réussir toutes les missions proposées au fil de l’aventure. La mise en scène était rudimentaire à cause des graphismes en vue de dessus et de la petite taille des personnages, aussi épais qu’un ridicule pixel. Le tout consistait à liquider un gus ou un gang entier par-ci par-là, à conduire telle personne à tel endroit, à suivre untel etc. Des missions très simples dans le fond, mais plutôt difficiles à accomplir. Il faut dire que la jouabilité n’était pas irréprochable. Autant la conduite des véhicules était un véritable bonheur, autant les phases à pied étaient moins enthousiasmantes, surtout quand il fallait viser avec une arme. Malgré tout, ces missions étaient suffisamment accrocheuses pour avoir envie d’en accomplir le plus grand nombre possible, jusqu’à voir la fin d’un jeu qui semblait alors ne pas en avoir (perso, je n’ai pas réussi à boucler toutes les missions). Bref, GTA c’était culte pour moi. Aussi, quand le troisième épisode est sorti sur PS2 avec son environnement en trois dimensions, j’ai eu l’impression que le stade ultime de mon fantasme avait enfin trouvé son aboutissement. D’ailleurs, l’accueil critique et public du jeu ne laissait pas trop de doutes sur la chose. GTA semblait enfin reconnu comme un grand jeu dont les qualités n’étaient plus occultées par une polémique stupide au sujet d’un tas de pixels écrabouillés. Mais n’ayant pas de PS2 à ce moment-là j’ai dû attendre huit ans avant de pouvoir découvrir le phénomène.





Dès les premiers pas dans GTA III on retrouve les automatismes des anciens épisodes : on vole la première voiture qui passe et on conduit comme un fou pour se rendre au premier point de rendez-vous afin de se voir confier une mission. Mais on remarque vite que quelque chose cloche. La jouabilité manque étrangement de nervosité. Les voitures semblent bridées et se traînent comme des veaux. On a beau chercher un bolide de compétition, la meilleure caisse que l’on trouve est un taxi ! On aurait pu s’attendre à être émerveillé par les possibilités offertes par la ville désormais en trois dimensions, mais c’est peine perdue. Les graphismes sont ternes avec des teintes grisâtres un peu tristounes. Même à 7h du matin, en plein lever de soleil, le jeu peine à afficher trois couleurs chaudes. On fait le tour de la ville en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, sans que l’on ait envie de s’attarder dans les ruelles sombres. On se dit alors que le jeu va proposer un solide background, avec des missions fun et intéressantes. Mais là aussi, on déchante. Certes, l’histoire gagne des personnages hauts en couleurs, des mafiosi et autres truands issus des films de gangsters les plus caricaturaux, mais les missions se révèlent limitées et n’ont pas de véritables liens entre elles. Il faut attendre quelques heures pour voir le jeu décoller un peu, quand on débloque l’accès au second quartier et que l’on dispose enfin de voitures un peu plus rapides.

Mais plus on avance dans le jeu et plus on se rend compte que GTA III n’est qu’une simple adaptation en 3D des deux premiers épisodes, et n’apporte pas grand-chose (si ce n’est la 3D ce qui est déjà beaucoup). Le jeu possède ainsi les mêmes qualités et les mêmes faiblesses. D’ailleurs, c’est en jouant à GTA III que j’ai pris conscience des limites de la série (en tout cas des premiers épisodes). Conduire dans le trafic se révèle très plaisant du moment que l’on possède une voiture rapide. En réalité on passe tellement de temps en bagnole que GTA III, tout comme les deux premiers opus, peut être assimilé à un jeu de voiture. C’est pour cela que la maniabilité des véhicules est prépondérante dans ces titres. A ce niveau, malgré des premières heures arides en sensations à cause de voitures lentes à mourir, GTA III s’en sort bien et offre son quota de fun et de vitesse. Les missions où il faut aller le plus vite possible, en se repérant dans la ville, tout en esquivant les poursuivants et les automobilistes, sont sans doute les passages les plus amusants. Les véhicules sont des sources intarissables de cascades funs et délirantes, à coup de décors et de voitures qui voltigent, de portières et de capots qui s’arrachent, de vols planés et autres folies dans le genre. En comparaison, la moindre phase à pied devient une plaie, tant notre personnage est lent (même si on peut courir un certain temps).





Le gros défaut hérité des épisodes précédents mais que l’on s’attendait légitimement à être corrigé par GTA III c’est la pauvreté du background lors des missions. Le scénario n’est pas très élaboré puisqu’il reprend l’éternel principe de la guerre des gangs. On accomplit ainsi diverses missions à droite et à gauche pour tel ou tel caïd, dans le but de déstabiliser le gang ennemi. On travaille pour tellement de monde en même temps que l’on en vient souvent à buter le mec qui, quelques minutes plus tôt, nous filait une mission et nous considérait comme une personne de confiance. C’est dommage que notre personnage ne parle pas et se contente d’enchaîner les missions sans réfléchir, quel que soit le commanditaire, un peu comme un robot sans cervelle. On fait office de tâcheron, et il ne faut pas en demander plus, tant pis si on aimerait s’attacher davantage à un gang qu’à un autre (on peut le faire, mais au bout d’un moment notre gang préféré ne fournit plus de mission et on est obligé d’aller voir ailleurs pour que l’histoire évolue). Le plus étrange c’est que personne ne se rend compte que l’on a un rôle d’agent double (enfin quintuple, et même davantage). A la fin, on a foutu tellement de grabuge qu’il devient difficile de faire un pas dans la rue sans se faire canarder. Chaque gang possède en effet un quartier de la ville. Passer dans le quartier d’un gang que l’on s’est mis à dos revient à se choper une volée de plomb. C’est un peu lourd. Les missions sont par ailleurs très classiques et ne sont guère plus évoluées, dans le fond, que dans les premiers épisodes même si, dans la forme, l’intensité est beaucoup plus grande. Il faut ainsi réduire un paquet de monde au silence, de manière plus ou moins détournée (on peut par exemple piéger une caisse pour que son propriétaire explose une fois au volant), exercer des filatures, échapper à des poursuivants, récupérer de la marchandise, protéger un allié…





Le véritable problème lors des missions c’est le système de visée catastrophique. Je crois que c’est même pire que dans les opus précédents. C’est simple je ne peux même pas imaginer que l’on puisse se servir des armes pour accomplir les missions. Viser un ennemi de manière précise est impossible. En théorie on peut locker un ennemi, mais ce lock est tellement mal foutu qu’il cible n’importe qui, obligeant la caméra à tourner dans tous les sens, sans que l’on comprenne ce qu’il se passe. On a vite fait de mourir, sachant que l’on joue souvent à un contre dix et qu’une volée de balles suffit à se faire allonger en deux temps trois mouvements. On en est réduit à utiliser le sniper, arme très utile, vraiment bien gérée et jouissive, histoire de ne pas s’approcher trop près des ennemis, voire carrément le bazooka en dernier recours, peu précis mais dévastateur et radical (à ne pas utiliser dans des endroits trop confinés évidemment). Mais, dans le feu de l’action rien ne vaut une voiture bien robuste qui permet de faire un carton dans les rangs adverses en écrasant tout le monde sans se soucier de prendre du plomb dans l’aile, à moins que l’ennemi ait sorti l’artillerie lourde.

La voiture est, de loin, la meilleure arme et la meilleure défense que l’on trouve dans le jeu, ce qui confirme le fait que GTA est définitivement un jeu de caisse. Malheureusement on ne peut pas toujours compter sur les voitures pour accomplir les missions. Certaines d’entre elles nécessitent l’utilisation d’armes et se soldent alors souvent par d’innombrables morts et des tentatives non moins nombreuses. Les missions deviennent de plus en plus dures au fil du jeu, et les die & retry sont plutôt fréquents. Quand on meurt ou que l’on se fait arrêter par les flics, on reprend la partie respectivement à l’hôpital et au poste le plus proche, dépouillé de toutes nos armes. C’est en quelque sorte une double peine très frustrante (échec de la mission + retrait des armes), surtout quand on a un matos assez conséquent qu’il est pénible de racheter à chaque échec. Le mieux est alors de recharger sa sauvegarde pour pouvoir repartir du bon pied, armé jusqu’aux dents. Pour recommencer une mission il faut, par ailleurs, se rendre à chaque fois au point de rendez-vous initial, ce qui est très pénible et redondant. Une option permettant de recommencer une mission automatiquement aurait été la bienvenue. Il faut avoir un paquet de courage et une patience monumentale pour boucler toutes les missions de GTA III, comme dans les premiers épisodes.





Naturellement, le jeu ne s’arrête pas à ses missions, puisqu’il propose, comme d’habitude, un nombre élevé de choses à faire dans la ville. Des sortes de quêtes annexes qui permettent de compléter le jeu à 100% (finir les mission représente moins de 50%) et qui obligent à explorer les moindres recoins de la cité. Il faut ainsi ramasser cent paquets cachés un peu partout dans la ville, mais également trouver un certain nombre d’endroits pour effectuer des cascades en voitures. De quoi passer des heures à arpenter les ruelles au peigne fin. La ville n’est pas très grande une fois que l’on s’est familiarisé avec. Elle semble même moins vaste que celle du premier GTA (possible que ce ne soit qu’une impression). Mais elle est largement suffisante pour s’amuser sans se perdre et faire d’incessants allers-retours. Elle est même plutôt variée et bien construite, avec ses différents quartiers, les ponts et mêmes des tunnels qui permettent de relier les zones entre elles, son quartier résidentiel perché sur une colline, son aéroport… La sensation d’être dans une ville est bien retranscrite.

On peut par ailleurs, et c’est une nouveauté dans la série, se faire du blé en tant que taximan, ambulancier, pompier et flic. Pour se faire, il suffit de voler un véhicule concerné (taxi, ambulance, camion de pompier, voiture de flic) et d’appuyer sur un bouton pour lancer une sorte de mini mission consistant à conduire des passants à la destination qu’ils souhaitent, à conduire des malades à l’hôpital, à éteindre les feux qui se déclenchent en ville ou à stopper les malfrats. Ces sous missions ne sont pas très passionnantes car elles sont répétitives (on enchaîne course sur course) et offrent une jouabilité approximative (diriger la lance incendie sur un feu est très difficile). Le seul intérêt est de se faire un peu de tunes, mais quand on voit l’utilité de la tune dans le jeu, on peut dire que cela ne sert strictement à rien. Le fric que l’on gagne au fur et à mesure (notamment en accomplissant les missions) fait office de score, et rien de plus. On peut évidemment en dépenser pour acheter des armes, mais on en a plus qu’il n’en faut et ce n’est pas deux ou trois courses en taxi qui vont nous renflouer. C’est dommage que l’on ne puisse pas investir notre argent dans de l’immobilier. Les planques, une dans chacune des trois zones de la ville, nous sont offertes gratuitement. Elles sont d’ailleurs incontournables car c’est uniquement là que l’on peut sauvegarder et accessoirement faire réparer un véhicule gratos en le faisant passer dans le garage. Les planques à acheter viendront plus tard, avec les épisodes suivants. Au final, on a tendance à s’embêter rapidement, car tous les à-côtés se révèlent plutôt pauvres et peu intéressants.





Une fois passé le stade de l’émerveillement devant le fait de pouvoir se balader dans une grande ville (comme je l’avais vécu dans le premier GTA), on se rend compte que le sentiment de liberté est finalement très artificiel. De toute façon, la liberté peut-elle vraiment exister dans un jeu vidéo ? On est toujours contraint par les possibilités que les développeurs nous offrent. Ces possibilités peuvent être plus ou moins grandes, et c’est en général ce qui détermine le degré de liberté offert par un jeu. Mais à bien y regarder GTA III (tout comme les premiers GTA) ne propose pas tant de possibilités que cela. Sur quoi repose alors cette impression de liberté ? Sur le fait de pouvoir voler la première voiture venue, de foncer où l’on veut, comme l’on veut, de se servir d’armes à feu pour tirer sur n’importe qui et puis ? C’est à peu près tout. Le reste (pouvoir jouer au pompier, au flic etc.) est très scripté. En fait, c’est surtout l’environnement qui donne l’impression d’avoir une grande liberté. Les GTA se déroulent en effet dans un univers urbain, et évidemment, pouvoir faire des choses défendues dans cet environnement qui nous est si familier nous donne le sentiment grisant de toute puissance (c’est bien normal, qui n’a jamais rêvé de pouvoir voler une voiture ou écraser les piétons, non ? non…). La liberté est un principe très relatif dans un jeu vidéo. Pour prendre un simple exemple, Shenmue permet bien plus de choses que GTA, même si là aussi beaucoup de possibilités sont artificielles (mais permettent de créer une ambiance tout à fait singulière). Enfin, la vocation des jeux vidéo ne me semble pas être de proposer la plus grande liberté possible et de s’approcher au plus près de la réalité. J’ai pu le penser à une époque mais à force de jouer et les années passant je me suis rendu compte que les tentatives de ce genre ne m’intéressaient pas autant que cela (la pire et la plus représentative est sans conteste Animal Crossing, un simulateur de vie ennuyeux et vide comme une coquille alors que c’est typiquement le jeu qui me faisait rêver à une certaine époque). Evidemment, quand un jeu propose un univers ouvert et une marge de manœuvre importante quant aux possibilités d’action c’est très appréciable mais cela ne doit pas être une fin en soi dans le but de créer une impression de pseudo liberté inintéressante. Derrière cela, il faut proposer quelque chose, des idées, une intrigue, des personnages, de l’action, un univers passionnant.





C’est en gros ce qu’il manque à Grand Theft Auto III, qui se contente de réciter la formule des premiers GTA en trois dimensions. Du coup, je suis surpris de l’engouement qu’a suscité le jeu à sa sortie alors que les deux premiers épisodes étaient (et sont toujours) relégués au rang de jeux de seconde zone un peu dérangeants. En passant à la 3D, la série s’est achetée une réputation qu’elle conserve depuis lors. C’est comme si en devenant de plus en plus réaliste, les GTA étaient enfin respectables, alors que la violence que l’on pointait tant du doigt dans les deux premiers épisodes est encore plus explicite. Il y a toujours eu un truc qui m’échappe dans cette histoire. Et ne me faites pas croire que c’est parce que la série est devenue bien plus profonde et intéressante avec GTA III, ce qui fait que le principal intérêt du jeu n’est plus d’écraser les piétons et de buter les flics. Les premiers GTA ne se sont jamais résumés à cela, même si c’est l’image que leurs détracteurs ont réussi à leur coller. En fait, la seule raison que je pourrais avancer et qui est bizarre, à vrai dire, c’est qu’il est beaucoup plus amusant d’écraser des tas de pixels qui se barbouillent de rouge dans le premier GTA, que de rouler sur de pauvres piétons dans GTA III. C’est bête mais écraser des piétons dans GTA III semble moins violent, tout simplement car le jeu ne comporte pas une seule goutte de sang (ni le bruit des os qui craquent comme dans le premier épisode). Du coup, la moindre mort, volontaire ou accidentelle, semble moins grave, presque anecdotique. La violence est finalement très contenue dans GTA III, comme si le jeu était pudique, ce qui est sacrément étonnant et paradoxal (à noter qu’un patch permettait d’intégrer le sang à la version PC). Etant donné qu’écraser les pauvres piétons n’est même plus amusant, et bien on ne le fait plus du tout (plus de gouranga ni rien). Ce n’est pas un mal, mais c’est moins fun. Conséquence, on a moins souvent les flics collés au cul et on ne s'amuse quasiment plus à les semer pour le plaisir, si ce n'est lors de certaines missions où l'on est bien obligé d'attirer l'attention de la police.

GTA III a donc été une petite déception. Je m’attendais à un truc révolutionnaire alors que le jeu accuse un peu le poids des ans et n’est pas aussi grandiose que ce qui était annoncé à l’époque. On me dira que c’est normal et que Vice City et San Andreas ont rendu GTA III obsolète. Sans doute. Je n’ai pas encore joué à ces deux épisodes, mais j’ai fini Chinatown Wars sur DS et même cet opus surpasse allègrement GTA III, en terme de jouabilité, de scénario, de fun, de richesse, d’univers. J’ai retrouvé avec cet épisode un peu du plaisir que j’avais eu à découvrir le premier GTA, comme quoi, cet esprit ne demeure pas un mythe. Le sentiment grisant de liberté n’est certes plus vraiment d’actualité (ce genre de truc on ne le vit qu’une fois) mais l’univers est tellement plus attachant (trafic de drogue, planques, missions aléatoires, poursuites démentes en voiture…) que l’on a vraiment envie de continuer à explorer les recoins de la ville même après avoir bouclé les missions, contrairement à GTA III.